SUN YAT-SEN PAR DELÀ LE DÉTROIT DE TAÏWAN

Cette année, cela fera 70 ans que la guerre civile chinoise s’est terminée. Ce conflit fratricide qui a duré de 1927 à 1937 et de 1945 à 1949 avait opposé les forces du Kuomintang, ou KMT, dirigé par Jiang Jieshi (ou Tchang Kaï-Chek) et celles du Parti Communiste Chinois ou PCC, dirigé à partir de 1935 par Mao Zedong. À son issue, le KMT avait proclamé la République de Chine sur l’île de Taïwan, le PCC instaurant la République Populaire de Chine sur le continent. Depuis lors, les deux régimes coexistent l’un à côté de l’autre, refusant de se reconnaître, et revendiquant la suzeraineté sur l’ensemble de la Chine.

Toutefois cette année sera également le 94e anniversaire de la mort de Sun Zhongshan (ou Sun Yat-sen), considéré comme le père de la Chine moderne aussi bien par le PCC que par le KMT. La figure de Sun Zhongshan représente aujourd’hui l’un des rares traits d’union restants entre les deux Chines. Les célébrations entourant sa mémoire sont l’occasion de voir réunis des hommes politiques issus des deux régimes pour rendre hommage à cette figure de première importance de l’histoire contemporaine chinoise.

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En Occident le nom de Sun Zhongshan est bien moins connu que celui de Mao Zedong ou de Tchang Kaï-Chek. Cela s’explique par le fait que l’action politique de Sun n’a débouché de son vivant qu’au renversement de la dynastie Qing en 1912. Pourtant, aussi bien le KMT que le PCC ont revendiqué après sa mort tant sa mémoire que sa pensée.

Né en 1866 dans la ville de Cuiheng (depuis renommé Zhongshan) au Guangdong, il est issu d’une famille de paysan. À l’âge de treize ans, il part vivre chez un frère aîné ayant émigré à Honolulu (Hawaii). Il s’intéresse alors à la science et aux idées occidentales ainsi qu’au christianisme. Inquiet de cette mauvaise influence, le père de Sun le fait revenir d’urgence en Chine pour le marier à une fille de son village. Une fois revenu dans son village natal, il prend conscience de l’état arriéré de son pays par rapport au reste du monde. Pour protester, il décide avec son ami Lu Hao-tunh de briser trois idoles dans le temple local. L’hostilité du village à son égard l’amena à partir à l’âge de 17 ans pour Hong Kong afin d’étudier la médecine.

En 1892, il obtient son diplôme de médecine avec félicitation. En 1894 Sun envoie une pétition rédigée conjointement avec deux réformateurs influents, Cheng Kuan-ying et Wang T’ao, au haut-secrétaire de Tientsin, Li Hongzchang. Malheureusement, Li est davantage préoccupé par l’hostilité croissante entre la Chine et le Japon en Corée à la même époque. C’est probablement pour cette raison qu’il ne veut pas recevoir Sun. Ce refus motive le choix de Sun Z. d’abandonner la voie du réformisme et de s’engager dans une action révolutionnaire.

Après l’échec de sa pétition, Sun abandonne sa carrière médicale et retourne à Honolulu où il met en place une organisation politique, le Xingzhonghui (ou Société de restauration de la Chine), avec vingt de ses proches amis d’Hawaï et de Canton, y compris son frère Sun Mei. La défaite de la Chine face au Japon en 1895 renforce la conviction de Sun que les Qing doivent être renversés et remplacés par un gouvernement plus efficace. Après une tournée en Occident, il retourne en Asie et s’installe au Japon pour diriger les opérations de son mouvement révolutionnaire.

Entre 1895 et 1911, le Xingzhonghui puis le Zhongguo Tongmenghui supporte ou organise pas moins de dix insurrections en Chine. Toutes sont écrasées dans le sang par le gouvernement Qing qui, malgré la crise politique et économique que traverse la Chine à cette époque, reste une puissance considérable. Mais en 1911, un soulèvement déclenché en catastrophe a lieu à Wuhan et, contre toute attente, parvient à prendre le contrôle de la ville et de la province du Hebei. La révolte continue de s’étendre et Sun est appelé pour prendre le poste de président du gouvernement provisoire de la jeune République de Chine. Malheureusement, Sun doit laisser sa place à Yuan Shikai, un des principaux généraux Qing, pour obtenir la défection de ce dernier en faveur de la révolution.

Une fois la révolution achevée en 1912, Sun transforme le Zhongguo Tongmenghui en parti politique, le Kuomintang, pour promouvoir ses idées sur la scène politique chinoise. Le parti obtient un grand succès aux élections de la même année. Toutefois Yuan Shikai n’a aucune intention de travailler avec le KMT. Il purge ce dernier et provoque la dissolution du parlement. Sun s’enfuit une fois de plus au Japon. Après la mort de Yuan Shikai en 1915, la Chine se retrouve fracturée en différents fiefs tenus par ses anciens généraux. De son côté le KMT fonde un gouvernement rival dans le sud de la Chine à Canton et Sun est élu à sa tête en 1921. Isolé sur la scène internationale, il est obligé de se tourner vers la seule grande puissance disposée à lui fournir une aide militaire et financière : l’URSS. L’une des conditions pour obtenir cette aide est de permettre aux membres du récemment formé Parti Communiste Chinois de rejoindre le Kuomintang. Les deux forment le premier « Front Uni » tourné contre les seigneurs de la guerre et le gouvernement « officiel » chinois basé à Beijing.

C’est à cette époque que Sun formule la version la plus aboutie de ses idées : les Trois Principes du Peuples. Ces trois principes sont la démocratie, le socialisme et le nationalisme.

Sun se prépare à mener une expédition militaire de grande envergure pour reprendre le centre et le nord de la Chine quand on lui diagnostique un cancer en phase terminale. Malgré cela, il continue de travailler à la réunification de la Chine jusqu’à la fin de sa vie. Quand il meurt le 12 mars 1925, il était en route pour Beijing afin de mener des pourparlers de paix avec les représentants régionaux à propos de l’unification de la Chine.

La veille de sa mort, il fait rédiger, vraisemblablement par Wang Jingwei (1883-1944), un message adressé au comité exécutif central du KMT. Ce message émet le vœu que le PCC et le Kuomintang continuent de collaborer étroitement en vue de réunifier la Chine. L’avenir prouvera malheureusement que Sun Zhongshan avait une foi trop grande dans ses successeurs puisque dès 1927, Jiang Jieshi organisera le massacre des communistes à Shanghai, provoquant une rupture définitive entre les deux partis.

Néanmoins Sun Zhongshan reste extrêmement populaire dans l’opinion publique chinoise après sa mort et aussi bien le PCC que le KMT continuent de se présenter comme ses héritiers.

À Taïwan, Sun Zhongshan occupe une position centrale : celle du Fondateur. Il est le fondateur du régime de la République de Chine, créé en 1912 et qui continue officiellement d’exister à Taïwan ; mais il est aussi le fondateur du Kuomintang, le parti qui a dirigé la République de Chine de 1928 à 2016.

Néanmoins la lente décadence du Kuomintang depuis la fin de la dictature en 1978 et la montée en puissance du courant indépendantiste ont jeté une ombre sur l’image de Sun Zhongshan qui avait été central dans la propagande du KMT. Comme les autres symboles nationaux taïwanais (drapeau, hymne…), Sun symbolise le fait que Taïwan reste malgré tout chinoise, et donc attachée d’une certaine manière au continent. C’est pour cela que l’on assiste à ces scènes surréalistes où les dirigeants de la République Populaire de Chine soutiennent les dirigeants du Kuomintang contre leurs adversaires indépendantistes. Les deux partis partagent la volonté de maintenir Taïwan dans la Chine, et cela passe par la défense des symboles qui matérialisent ce lien.

Sur le continent la relation est un peu plus compliquée. Sur le plan de l’idéologie, Sun Zhongshan est considéré comme un révolutionnaire bourgeois et démocrate ayant permis le renversement du régime féodal et autocratique des Qing. Toutefois sa révolution n’était qu’une étape transitoire en attendant la véritable révolution prolétarienne de 1949 portée par le Parti Communiste Chinois.

Mais cela ne veut pas forcément dire que Sun a une image négative. Il est vu comme un précurseur et un libérateur du peuple chinois. Son honnêteté, sa bienveillance et sa générosité en font une personnalité respectée dans toute la Chine. Son mausolée à Nanjing construit entre 1926 et 1929 est encore un lieu de « pèlerinage » très fréquenté ; et les célébrations pour le 150e anniversaire de sa naissance montre que le PCC le considère comme une figure majeure de l’histoire contemporaine chinoise. Toutefois il ne faut pas se méprendre sur les arrière-pensées des responsables chinois. Après 1949, Mao Zedong avait donné le poste honorifique de vice-présidente du gouvernement populaire central à Soong Ching-ling, la veuve de Sun Zhongshan. Ce geste avait deux objectifs : d’une part maintenir l’illusion d’un front uni, et de l’autre profiter de l’aura de Sun Zhongshan en présentant les communistes comme les héritiers de son combat. Le fait est aussi que Sun ayant été un défenseur du Front Uni entre le Kuomintang et le PCC, il est la figure parfaite pour promouvoir l’unité de la nation chinoise. Il est donc probable que les célébrations conjointes continueront d’avoir lieu aussi longtemps que la question taïwanaise continuera d’exister.

Un exemple du lien que représente la mémoire de Sun sont les visites du mausolée Sun Zhongshan à Nankin : Le 27 avril 2005 une délégation du KMT dirigée par Lien Chan, ex-président du parti, a visité le mausolée Sun Zhongshan. C’était la première fois depuis 1949 que des membres du KMT avaient pu faire ce pèlerinage. Une autre visite de ce style a eu lieu en mai 2008 avec cette fois le président en exercice du KMT de l’époque, Wu Po-hsiung. Le 12 février 2014, c’est fut Wang Yu-chi, ministre taïwanais des affaires continentales, qui se rend au mausolée. C’était le premier responsable gouvernemental de la République de Chine à faire cette visite depuis 1949.

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Wu Po-hsiungen lors de sa visite au mausolée Sun Yat-sen en mai 2008

La dernière grande illustration du poids important de la mémoire de Sun Zhongshan a été lors de l’anniversaire des 150 ans de sa naissance en 2016. Le président Xi Jinping a profité de son discours au Palais de l’Assemblée du Peuple pour appeler au rapprochement et à la coopération de part et d’autre du détroit de Taïwan pour assurer la paix et la prospérité durable pour la nation chinoise.

 

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Il semblerait dès lors que l’ombre du docteur Sun Zhongshan plane encore sur le peuple chinois 94 ans après sa mort. L’Histoire est longue et si jamais la Chine cherche un jour à se réunifier pacifiquement, ou à trouver une voie propre pour se démarquer définitivement de l’Occident, il est probable que les idées et la personne de Sun Yat-sen reviendront en force dans les discours des dirigeants chinois. Après tout, la démocratisation de la Chine continentale reste encore à faire, et Taïwan a troqué le principe du socialisme pour un libéralisme à l’américaine. Les Trois Principes peuvent toujours être implémentés et offrir une voie alternative au socialisme de marché et au capitalisme.

 

Aurélien Bréau

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