Pourquoi le Japon n’abandonne-t-il pas la chasse à la baleine ?

Chaque année le 19 février, les amoureux de la nature célèbrent la journée internationale de la baleine. Fêté pour la première fois à Hawaï en 1980, cet événement avait pour but de célébrer et d’admirer les baleines à bosses qui passent au large des côtes de l’archipel lors de leur migration annuelle, des eaux riches en poisson au nord en été vers les eaux tropicales durant la période hivernale.

Cette journée est aussi considérée par les écologistes comme celle de la protection des mammifères marins, dont de nombreuses espèces sont classées en voie de disparition, comme la baleine grise : sa population ne dépasserait pas 130 individus selon une étude de 2007 menée par la Commission Baleinière Internationale. Malgré leur formidable taille, les cétacés sont en effet sans défense devant les harpons.

 

Le Japon et la Commission Internationale Baleinière

En 1982, face à l’effondrement des populations de cétacés, la Commission Internationale Baleinière adopte un moratoire interdisant toute opération commerciale de chasse à la baleine. Seul le Japon, la Norvège, l’URSS et le Pérou s’opposeront à cette décision. Finalement, le Japon revient sur sa décision en 1987 mais décide d’adopter, dans le cadre autorisé par l’article VIII de la Convention internationale pour la règlementation de la chasse à la baleine de 1946, les programmes de recherche scientifiques JARPA dans l’Antarctique et JARPN dans le Pacifique Nord.

Les objectifs déclarés des programmes sont la recherche sur les paramètres biologiques (comme le taux de mortalité naturelle) et la structure de la population de certaines espèces de baleines, ainsi que leur rôle dans les écosystèmes de l’Antarctique et du Pacifique Nord, afin d’améliorer la gestion des stocks. En effet, l’objectif sous-jacent de ces programmes scientifiques était d’établir un plan de gestion des populations de baleines viable afin que le moratoire de 1982 puisse être levé. Les baleines étant considérées comme une ressource exploitable par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer et que l’article 117 de cette même convention autorise l’exploitation soutenable des ressources de la mer, le Japon pourrait, dans ce cas, pratiquer la chasse à la baleine en respect du droit international.

Cependant, ces programmes scientifiques subissent depuis leur création de nombreuses critiques, la principale étant que ceux-ci sont en fait des opérations de pêche commerciale puisque la viande prélevée sur les baleines capturées est ensuite revendue sur les marchés japonais. Cette critique s’appuie sur le nombre de prises, presque 4000 entre 2005 et 2008. Bien que ce chiffre soit en baisse, de nombreuses associations de protection de la nature le considèrent trop élevé pour de la pêche à visée scientifique.

received_1975106466129925Nombre de prises par le Japon entre 1982 et 2016
Source :
Sience – Why Japan’s exit from international whaling treaty may actually benefit whales d’après les données de la Commission Internationale Baleinière

Cependant, en 2015, la consommation de viande de baleine avoisinait 4 à 5000 tonnes, soit moins de 40g par personne, ce qui provoque de nombreuses interrogations sur les raisons qui poussent le Japon à poursuivre la chasse à la baleine, alors que la demande semble presque inexistante.

 

Pourquoi le Japon n’abandonne-t-il pas la chasse à la baleine ?

Pour le gouvernement japonais, il s’agit avant tout de sauvegarder une pratique culturelle ancestrale ainsi que de réaffirmer la souveraineté nationale du Japon, à laquelle appartient le droit d’utiliser ses ressources naturelles de manière responsable ainsi que d’être libéré de la tyrannie de la majorité.

 

La chasse à la baleine dans l’histoire du Japon

Au Japon, la chasse à la baleine remonte à l’ère Jomon (de 10 000 à 300 av. J.-C.). Jusqu’au 12e siècle, la chasse se limite au long des côtes, avant que la chasse au harpon ne soit introduite.

L’ère d’Edo (1603-1868) marque un tournant dans la pratique de la chasse à la baleine : l’utilisation de flottes de pêche et de filets en addition des harpons, afin de former des toiles d’araignées marines pour capturer les cétacés, permet la forte hausse de l’offre de viande de baleine, qui devient alors une partie intégrante du régime alimentaire des japonais. Le terme gyoshoku bunka, qui décrit une civilisation mangeant de la viande de baleine, apparait alors.

received_280971729520119Processus de transformation d’une baleine dans une usine au cours de l’ère d’Edo
Source:
Japan Whaling Association – History of Whaling

 La consommation de viande de baleine explose après la Seconde Guerre mondiale afin de résoudre les graves pénuries alimentaires causées par la destruction des matériels agricoles, le retour de quelques 8 millions d’expatriés des colonies japonaises reprises par les Alliés ainsi que par de mauvaises récoltes en 1945 et 1946. La viande est distribuée partout sur le territoire japonais et selon des statistiques de 1947, environ 47% de la consommation totale de protéine animale provenait de viande de baleine. Chaque partie du corps d’une baleine étant utilisée, cette industrie fournit nourriture mais aussi de l’huile et d’autres matériaux utilisés dans l’artisanat traditionnel.

received_2246741018907316Source: Japan Whaling Association – History of Whaling

Jusqu’au milieu des années 1960, la viande de baleine reste la source principale de protéines animales consommée par les japonais. En 1962, 226 000 tonnes de viande furent offertes sur le marché japonais, la plus grande quantité atteinte. La consommation de viande de baleine commença ensuite à chuter, à mesure que la production de porc et de volaille se développèrent.

received_954881438039093Source: Nippon.com – Whale Meat No Longer a Major Protein Source in Japan d’après les données du Ministère de l’Agriculture, des Forêts et de la Pêche

 Aujourd’hui, la consommation de viande de baleine est quasiment nulle et l’industrie baleinière n’emploie que 0,4% de la population active japonaise, soit environ 100 000 individus. Il apparait que les jeunes générations ne sont pas intéressées par la consommation de viande de baleine, tandis que les générations ayant vécu la guerre ou nées juste après le sont par nostalgie : en effet, à partir de 1947 et jusqu’aux années 1970, la viande de baleine était régulièrement servie dans les cantines des écoles. Par ailleurs, les régions productrices sont aussi celles dont la consommation est aujourd’hui la plus élevée.

received_615349322212120Source: Nippon.com – Whale Meat No Longer a Major Protein Source in Japan d’après les données du Ministère de l’Agriculture, des Forêts et de la Pêche

 

Une question de souveraineté

L’industrie baleinière étant sur le déclin, de nombreuses voix se sont levées contre l’excuse culturelle du Japon. Suivant cette logique, Robert Hill, représentant de l’Australie à la Commission Internationale Baleinière soulignait que la pêche à la baleine, pratiquée telle qu’elle l’est au 21e siècle, industrielle et à forte intensité capitalistique, ne porte aucun aspect culturel et semble plus orientée vers une logique de profit. De nombreuses critiques se sont aussi levées contre l’utilisation du Japon d’aide au développement pour des pays caribéens comme moyen de pression au sein de la Commission Internationale Baleinière, chaque membre possédant un vote au poids équivalent.

Pour de nombreux Japonais, alors même que la consommation de viande de baleine est en baisse, ce genre de critiques est une attaque directe à la souveraineté japonaise et nourrit un sentiment nationaliste fort. A la Commission Internationale Baleinière, le représentant du Japon, Joji Morishita, rejetait les critiques des autres membres en comparant la consommation de viande de baleine avec celle de bœuf et soulignant l’aberration d’une interdiction sur la consommation de bœuf. Pour la délégation japonaise, ces critiques sont le fait du manque de respect pour des valeurs culturelles et éthiques différentes. Par ailleurs, elle considère que l’interdiction de la chasse à la baleine est un combat facile pour les pays ne pratiquant eux-mêmes la chasse à la baleine.

 

Le futur de la chasse au cétacé au Japon

Ainsi, le 26 décembre 2018, le gouvernement japonais annonçait que le Japon quittait la Commission Internationale Baleinière et allait reprendre la pêche commerciale en juillet 2019. Les réactions négatives furent nombreuses et rapides, cependant certains experts affichent de l’optimisme face au retrait japonais. En effet, le Japon ne compte reprendre la chasse à la baleine qu’au sein de sa zone économique exclusive, soit dans une zone ne s’étendant qu’à 320 kilomètres au-delà de ses côtes, ce qui limite grandement le nombre de cétacés en danger. Par ailleurs, l’observation de baleines est une activité très populaire au Japon. Cette industrie connait une croissance dynamique, le nombre de touriste augmente en moyenne de 6,4% depuis 1998, passant d’environ 10 900 en 1991 à plus de 191 000 en 2008. Peut-être un mouvement contre l’industrie baleinière émergera de cet éco-tourisme.

Noémie Flécheux

Références

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