『 CINÉMA 』La forêt de Mogari, par Naomi Kawase

Du 23 novembre au 6 janvier, la réalisatrice japonaise Naomi Kawase est à l’honneur au centre Pompidou et à la cinémathèque de Paris dans le cadre de la saison culturelle japonismes 2018. L’occasion pour l’Association de la Sorbonne pour les Mondes Asiatiques de revenir sur quelques unes de ses œuvres. Aujourd’hui, nous vous présentons une lecture de La Forêt de Mogari, sorti en 2007 et salué par le festival de Cannes, qui sera rediffusé au Centre Pompidou le 6 janvier 2019.

 

Mogari no mori¸ connu en France sous le nom de La Forêt de Mogari – injustement, tant le sens du terme « mogari » mérite l’attention, mais nous y reviendrons – est un film de Naomi Kawase. Sorti en 2007, et présenté au Festival de Cannes, il en a obtenu le Grand Prix, soit le deuxième prix le plus prestigieux. Cela fait de lui le deuxième et dernier film japonais en date à avoir été ainsi salué.

« Que devrait-on vous offrir pour votre anniversaire ?
Hein, Shigeki, qu’est-ce qui vous plairait ?
– … Mako »[1]

               L’histoire semble à première vue très simple. Machiko, qui a perdu son fils depuis peu, commence un emploi d’aide-soignante dans un établissement pour personnes âgées, dans un milieu rural. Elle y fait la rencontre du vieux Shigeki. Atteint de démence, il ne parle et ne pense qu’à sa femme décédée il y a 33 ans, et qui lui apparaît de temps à autre, même lorsqu’il est éveillé. Après quelques accrochages, les deux parviennent à s’entendre. Un jour, Machiko accompagne Shigeki pour une promenade en forêt, mais celui-ci n’en fait qu’à sa tête et s’enfonce dans les bois. Le suivant, elle finit par se perde avec lui. Les voilà errant ensemble, et entamant un cheminement à la fois dans le monde physique et dans leurs esprits.

« Et moi, je vais aller mieux ?
– Il n’y a pas de règles prédéfinies »

                On le comprend assez rapidement, la réflexion que propose ce film n’a, elle, rien de simple. Et c’est là à mon sens que le titre français ne lui rend pas justice. La forêt dans laquelle se perdent les protagonistes n’est en effet pas un simple bois dont le nom serait « mogari ». En réalité, le terme mogari (殯) renvoie à un concept, cet idéogramme signifiant littéralement « être étendu » ou « cercueil non enterré ».

« Maître, quand on a envie de s’ouvrir aux autres,
mais que l’on n’y arrive pas vraiment, que devrait-on faire ?
– Mmmmh…. »

               Même en sachant cela, on peut rencontrer des difficultés à comprendre ce que Shigeki recherche dans cette forêt du deuil (pour reprendre le titre anglais de « mourning forest »). Pendant une bonne partie du film, le spectateur suit les déambulations silencieuses des personnages. Plus encore, du fait d’un choix de tournage « caméra à l’épaule », il en est un acteur à part entière. Dans cette forêt, plutôt que des dialogues, on entend le vent entre les branches, le bruissement des feuilles, le choc de la pluie qui tombe ou de l’eau des rivières qui dévalent les pentes. Plutôt que des visages, on voit des feuillages irréguliers, des troncs imposants. Même lorsqu’ils sont montrés à l’écran, les personnages ne sont qu’une petite partie de la vision. C’est bel et bien à nos sens que la réalisatrice fait appel. Un pari réussi, quand deviennent nôtre les angoisses, surprises et sentiments d’oppression que Machiko ressent face à l’assurance folle de Shigeki à travers la forêt.

« Suis-je en vie ? »

                Il est une scène au tout début du film que l’on comprend au fur et à mesure de ces sensations et angoisses qui nous submergent. Les habitants de la maison de repos et les aides-soignantes sont rassemblés, écoutant les enseignements d’un moine bouddhiste. Shigeki s’adresse au moine et lui demande de façon répétitive s’il est en vie. Le moine lui explique alors qu’être en vie, ce n’est pas forcément comprendre le sens ou le but de la vie, mais simplement avoir la sensation d’être en vie, et les sensations, on peut les atteindre seulement en tendant la main. Ainsi, on peut vérifier que l’on ne confond pas vide intérieure et inexistence. A plusieurs reprises dans ce film, on voit Shigeki appliquant l’enseignement du maître, touchant les plantes, mangeant, ou échangeant avec Machiko. Cherche-t-il en fait, depuis le début, une preuve de son existence ?

« Pendant longtemps, j’étais perdu. »

               C’est perdu au milieu de nulle part que Shigeki prononce ces mots, de façon si paradoxale ; comme si c’était seulement maintenant que ce n’était plus le cas. On ne peut s’empêcher en visionnant ce film, et particulièrement face à cette scène, de penser à un passage dun livre de Romain Gary, Gros-Câlin, une phrase formulée avec difficulté par le personnage principal, et qui dit ceci : « on ne peut pas se retrouver sans se perdre. La seule façon sûre de ne pas se trouver, c’est de ne pas savoir qu’on est perdu ». On comprend en effet face à cette scène que ce que cherchent Shigeki et Machiko, ce n’est finalement qu’eux-mêmes. Tout se passe comme s’il leur avait fallu se perdre physiquement pour réaliser à quel point ils l’étaient mentalement. Mais maintenant, au beau milieu de la forêt, ils vont mieux.

 

 

Une critique qui semble revenir souvent lorsqu’il est question de ce film est celle qui porte sur sa longueur, notamment face à certaines scènes contemplatives, qui atteignent il est vrai parfois une dizaine de minutes sans que ne soit échangé le moindre dialogue censé. N’est-ce pas là, cependant, le schéma du deuil ? Une vision floue, brouillonne, et ce à perte de vue ; pas la moindre explication, ni même, en fait, de question à poser, tant les mots ne suffisent pas ; un environnement assourdissant et oppressant, qui enferme soudainement, sans qu’on ne sache quand ni comment en sortir. D’ailleurs, on ressent la passivité du personnage de Machiko dans sa propre vie même avant qu’elle n’entre dans la forêt, que ce soit dans la maison ou dans la ville, où son environnement, quoique normal, semble l’oppresser.

C’est donc un voyage à travers l’univers douloureux du deuil que nous propose Naomi Kawase avec Mogari no mori. Ce cheminement est finalement représenté de façon brillante et quelque part très optimiste, quand les deux personnages parviennent sans communiquer à partager leurs peines, se soutenir, apprennent ensemble et se retrouvent, même au milieu du flou de la forêt. Et puis il faut rendre leur importance aux mots qui sont affichés sur fond noir à la toute fin du film, expliquant qu’il y a en réalité une dualité dans le concept de mogari¸ d’un côté la douleur du manque et de la perte, et de l’autre, si on allonge la lecture du mot en l’expression mô agari (喪上がり) qui signifie littéralement « fin du deuil », un espoir.

Nada Guerrier

 

Un trailer est disponible à cette adresse.

Pour davantage d’informations sur la rétrospective Naomi Kawase, suivre ce lien. Le programme des séances se trouve ici.

[1] Les citations, indiquées en italique, sont toutes des traductions non officielles de la version originale.

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