12 novembre 1949 : Verdict du Tribunal de Tokyo

En couverture, une photo du bâtiment ayant accueilli
le Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient

La victoire des Alliés dans le Pacifique entraîne l’incarcération et le jugement des dignitaires japonais, désignés responsables du conflit mondial. L’AMA vous propose aujourd’hui de revenir sur les conclusions tirées par l’équivalent asiatique des Procès de Nuremberg.

Le tribunal dit « de Tokyo », dont le nom officiel est « Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient » (ou TMIPEO), fut créé le 29 avril 1946 et ajourné officiellement le 12 novembre 1949.

Le rôle de ce tribunal militaire était de juger les criminels de guerre japonais de la même manière que les criminels de guerre allemands l’avaient été en Europe. Cela a amené le grand public ainsi que les historiens à faire un parallèle étroit entre les deux tribunaux, d’autant que le même système de classification des crimes a été utilisé à Nuremberg et à Tokyo : les criminels furent qualifiés de classe A pour crime de guerre, B pour crime contre l’humanité et C pour crime contre la paix, les trois n’étant pas incompatibles. Toutefois, quelques différences existent entre les deux tribunaux. À Nuremberg, la notion de crime contre l’humanité ne concernait que les populations civiles ; or à Tokyo, les prisonniers de guerre sont également concernés par cette notion. Une autre différence est l’absence de poursuites contre des organisations en tant que personne morale.

Au départ, neuf juges devaient participer aux procès, soit un pour chaque pays signataire de l’acte de reddition du Japon. Étaient donc présents un juge pour les États-Unis, la Grande-Bretagne, la Chine, la France, les Pays-Bas, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada et l’Union Soviétique. Le juge australien, William Webb, reçut la présidence du tribunal. Toutefois, devant les protestations de l’Inde et des Philippines, toutes deux étant récemment devenues indépendantes et estimant avoir le droit d’être représentées, le général MacArthur, gouverneur du Japon occupé, promulgua un amendement pour fixer le nombre de juges à onze.

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Photo des juges pendant une séance. De gauche à droite, ceux de la Grande-Bretagne, des États-Unis, de l’Australie, de la Chine et du Canada

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Photo du banc des accusés pendant une séance

De plus, chaque nation ayant été en guerre contre le Japon recevait le droit de nommer un procureur adjoint. Cela amena le groupe de procureurs regroupé sous le nom d’International Prosecution Section, composé au départ trente-neuf procureurs américains, à devenir un groupe multinational de cinq cents personnes avec des juristes, des sténographes, etc.

Au total, ce sont vingt-huit accusés qui furent jugés par le TMIPEO. Parmi ces derniers, sept furent condamnés à mort :

HidekiHideki Tōjō, général de l’Armée Impériale japonaise. Officier militaire issu de l’armée du  (dont il fut le chef d’état-major de 1937 à 1938). Il fut Premier Ministre et Ministre de la Guerre du Japon de 1941 à 1944. Il fut également président de l’Association de soutien à l’autorité impériale durant la même période. Tōjō était arrivé au pouvoir en remplacement de Fumimaro Konoe qui avait ouvertement suggéré une paix négociée avec la Chine et la poursuite des négociations avec les États-Unis. Il est devenu dans l’imaginaire commun le visage du régime militariste japonais durant la Seconde Guerre mondiale. Après la capitulation du Japon, Tōjō tenta sans succès de se suicider le 11 novembre 1945 avant son arrestation par les troupes américaines. Lors de son procès, il fut reconnu coupable de crime de guerre, de crime contre l’humanité, et de crime contre la paix. Toutefois, il reconnut et accepta l’entière responsabilité des actions commises par le Japon durant la guerre. Il fut condamné à mort le 12 novembre 1948 et exécuté par pendaison le 23 décembre de la même année. Beaucoup a été dit sur la place de Hideki Tōjō au sein des Procès de Tokyo. Une thèse soutenue par plusieurs historiens veut que Tōjō ait, de sa propre initiative ou sous la pression de MacArthur, assumé la responsabilité du gouvernement japonais dans les crimes commis durant la guerre pour disculper l’empereur Hirohito.

2e persKōki Hirota, diplomate de carrière et Premier Ministre du Japon de 1936 à 1937. C’est sous son ministériat que fut signé le pacte anti-Komintern avec l’Allemagne et l’Italie. Par la suite, il fut nommé Ministre des affaires étrangère sous le gouvernement de Konoe. Il s’opposa à l’escalade militaire consécutive à l’incident du pont Marco Polo car elle entrait en contradiction avec ses projets d’alliance entre le Japon, le Mandchoukouo et la Chine contre l’Union Soviétique. L’Armée Impériale, lassée par ses critiques, obtint son renvoi en 1938. En 1945, Kōki Hirota mena sans succès les négociations visant à maintenir la paix avec l’URSS. Lors de son jugement, Kōki Hirota refusa de se défendre et fut donc reconnu coupable de crime contre la paix. Il fut exécuté par pendaison le 23 décembre 1948. Sa condamnation fait encore débat aujourd’hui, puisque Kōki Hirota fut le seul civil à avoir été condamné par le TMIPEO, et la sévérité de sa sentence a amené beaucoup de critiques aussi bien pendant qu’après le procès. L’un des principaux facteurs qui ont motivé sa condamnation à mort fut qu’il était Ministre des affaires étrangères au début de la Seconde Guerre sino-japonaise, qu’il était au courant des atrocités commises à Nankin en 1937 et qu’il ne fit rien pour les empêcher.

ItagakiSeishirō Itagaki, général de l’Armée Impériale japonaise et Ministre de la Guerre entre 1938 et 1939. Il était fortement lié à l’armée du Kwantung dans laquelle il servit en tant que chef du renseignement en 1931. Il joua un rôle déterminant dans l’indicent de Moukden avant de devenir conseiller militaire du gouvernement du Mandchoukouo de 1932 à 1934. Durant son ministériat, il promut la doctrine d’expansion dite du Hakkō ichiu visant à établir un nouvel ordre en Asie sous la direction du Japon. Aux procès de Tokyo, il fut condamné pour crimes de guerre, notamment pour son rôle dans l’incident de Moukden, l’escalade des tensions militaires et diplomatiques avec Alliés durant son ministériat, et pour le traitement inhumain réservé aux prisonniers de guerre lorsqu’il était commandant des forces japonaises en Asie du Sud-Est en 1945. Il fut exécuté le 23 décembre par pendaison.

Matsui Iwane Matsui, général de l’Armée Impériale japonaise. Il fut le commandant des forces japonaises envoyées en Chine au début de la Seconde Guerre sino-japonaise. Durant ses années de service, il acquit la réputation d’expert sur la Chine. Il se manifesta également comme un fervent défenseur du panasiatisme. Il partit à la retraite en 1935 mais fut rappelé en août 1937 dans le contexte de l’escalade militaire avec la Chine. Sous son commandement, les Japonais remportèrent la bataille de Shanghai fin novembre 1937 et prirent Nankin quelques jours plus tard. Ses troupes se livrèrent alors à un effroyable pillage de la ville qui s’inscrivit dans les mémoires sous le nom de Massacre de Nankin. Iwane Matsui se retira à nouveau du commandement en 1938. Il fut arrêté en 1945 et jugé par le TMIPEO pour son rôle décisif dans les atrocités commises à Nankin.

Doihara Kenji Doihara, général de l’Armée Impériale japonaise et chef des services secrets du Mandchoukuo. Officier dans l’armée du Kwantung, il était l’un des éléments-clés de l’invasion de la Mandchourie en 1931, ce qui lui a valu le surnom de “Lawrence de Mandchourie”. Il fut notamment accusé d’avoir sciemment organisé la destruction de la structure traditionnelle chinoise en Mandchourie afin de diminuer la résistance de la population locale face à la colonisation de leur pays par les Japonais. Pour ce faire, il aurait utilisé à son avantage les réseaux de trafic de drogue tels que l’opium ou l’héroïne qui étaient diffusés via les cigarettes distribuées à la population. Il fut reconnu coupable, condamné à mort, et pendu le 23 décembre 1948.

KimuraHeitarō Kimura, général de l’Armée Impériale japonaise. Il était fortement lié à l’armée du Kwantung dont il a été le chef d’état-major de 1940 à 1941. Il fut vice-ministre de la Guerre en 1941 dans le gouvernement Tōjō, aidant à la planification des campagnes militaires en Chine et dans le Pacifique. De 1943 à 1944, il fut membre du Conseil suprême de guerre (soit la plus haute autorité du Japon durant la guerre). À partir de fin 1944, il fut nommé commandant en chef des forces japonaises en Birmanie. En 1945, il fut accusé de crimes de guerre par le TMIPEO pour son rôle dans la planification des offensives militaires en Chine et dans le Pacifique et pour son laxisme dans la protection des prisonniers de guerre en Birmanie.

Mutou Akira Mutō, général de l’Armée Impériale japonaise. Également lié à l’armée du Kwantung, il y servait en tant que chef du bureau de renseignement au moment de l’incident du pont Marco Polo en 1937, ce qui l’amena à être soupçonné d’avoir participé à l’escalade militaire consécutive à l’incident. Par la suite, il servit en Chine durant les premiers mois de la Seconde Guerre sino-japonaise, ses troupes commettant les pires atrocités lors du Massacre de Nankin. En 1939, il fut nommé major général et il servit au bureau de planification du Ministère de la Guerre. Il servit ensuite à Singapour en 1941 puis à Sumatra en juin 1944, avant d’être finalement affecté aux Philippines en octobre 1944 où il fut nommé chef d’état-major de la 14e Armée régionale sous l’autorité du général Tomoyuki Yamashita. Durant cette dernière affectation, il se livra à des massacres sur la population philippine locale ainsi que sur les prisonniers de guerre et les citoyens internés, et mena une politique radicale de contre-insurrection. Ces actions lui valurent d’être accusé par le TMIPEO de crimes de guerre. Il fut reconnu coupable et exécuté par pendaison le 23 décembre 1945.

Seize autres accusés furent condamnés à la prison à vie. Parmi eux, seuls trois moururent en prison : Kuniaki Koiso, Toshio Shiratori, et Yoshijirō Umezu. Les autres furent pardonnés et relâchés entre 1954 et 1956. Parmi les autres condamnés ayant reçu des peines moins lourdes on retrouve : Shigenori Tōgō qui fut condamné à vingt ans d’emprisonnement et mort en prison en 1949, et Mamoru Shigemitsu qui fut condamné à sept ans.

Il est à noter que deux accusés décédèrent avant la fin de leurs procès : Osami Nagano et Yōsuke Matsuoka. Un autre accusé, Shūmei Ōkawa, passa devant le tribunal mais fut jugé inapte mentalement (à cause d’une syphilis) à recevoir un jugement.

Il convient également de noter que les Procès de Tokyo ne furent pas les seuls tribunaux à avoir jugé des militaires japonais durant l’après-guerre. D’autres tribunaux furent mis en place au Japon ainsi que dans d’autres pays d’Asie pour juger les criminels moins importants. Par exemple le général Tomoyuki Yamashita fut jugé et condamné à mort à Manille par un tribunal militaire américain pour le massacre de prisonniers de guerre par ses subordonnés. Ce jugement, très controversé encore aujourd’hui, donna naissance à la jurisprudence Yamashita qui stipule la responsabilité du commandement militaire en cas de crime de guerre commis par les échelons inférieurs.

Les verdicts et les sentences prononcées par le TMIPEO furent confirmés par le général MacArthur le 24 novembre 1948 après une consultation de la Commission de Contrôle Alliée pour le Japon (cette commission rassemblait des représentants issus de tous les pays de l’alliance). Sur les dix pays représentés à la Commission, seuls quatre émirent une suggestion de clémence vis-à-vis des militaires condamnés à la prison à perpétuité : l’Inde, le Canada, l’Australie et les Pays-Bas. On peut citer comme exemple le cas de Radhabinod Pal, le juge indien, qui déclara que l’intégralité des accusés devaient être acquittés. Le Japon lui adressa un hommage dans la lettre suivante :

“Dr Radha binod Pal assumed duty in the fifth Month of the Year Showa 21 (May 1946) as a judge representing India at the International Military Tribunal for the Far East established in Tokyo. During the Judgeship, the verdict being handed down in the Eleventh Month of the Year Showa 23 (November, 1948), he devoted all his energies to the perusal of innumerable books and documents, attempting to obtain a fair and disinterested view of the period that the indictment was declared to cover.

Of all the eleven judges sitting on the bench, each representing his country, Dr. Pal was by far the most outstanding not only in his erudition of international law but in his resolution to achieve justice of law and his profound insight into civilization as well.

Dr. Pal detected that the tribunal, commonly known as the Tokyo Trial, was none other than formalized vengeance sought with arrogance by the Allied Powers upon a defeated Japan. He attested that the prosecution instigated by the Allies was replete with misconceptions of facts, being therefore groundless. Consequently, he submitted a voluminous separate opinion recommending that each and every one of the accused be found not guilty of each and every one of the charges in the indictment.

With, as the concluding part of his judgment foresaw, the Allies’ craze for retaliation cooling down and the biased outlook on history being corrected, the insightful view presented by Dr. Pal has now gained recognition which it should deserve in the academic circle of international law.

Paying homage to the bravery and dedication of Dr. Pal who with consistency attempted to defend justice of law and reason of history, we, with humbleness, establish his monument here, so that his invaluable words shall be remembered in the mind of the Japanese people and that his unparalleled accomplishment shall gain prevalence with eternity.”[1]

Les Procès de Tokyo ont été critiqués, aussi bien de l’extérieur que de l’intérieur. En effet des divergences profondes d’opinion existaient entre les juges comme nous venons de le voir. La volonté des vainqueurs de juger les perdants d’un conflit sur des principes moraux qu’ils ont eux-mêmes bafoué n’est pas très glorifiante. Aux yeux des Japonais et d’une partie des peuples d’Asie, ces procès avaient des allures de revanche des Occidentaux sur le « pays jaune » qui les a malmenés durant les premières phases de la guerre. Il n’est donc pas très étonnant que le TMIPEO ait une légitimité chancelante aux yeux des peuples asiatiques anciennement colonisés.

Un autre problème chronique qui a limité la portée du tribunal fut celui de l’exonération de l’empereur et de la famille impériale dont certain des membres s’étaient pourtant durement compromis lors du conflit (comme le prince Yasuhiko Asaka qui a eu une part de responsabilité dans le massacre de Nankin). A cela il faut rajouter la libération et le retour à des postes de premières importance d’une partie du personnel politique condamné lors des Procès de Tokyo comme Nobusuke Kishi, qui devint Premier Ministre de 1957 à 1960.

Au total, plus de 50.000 personnes furent poursuivies par des tribunaux divers durant l’après-guerre. À peu près 10 % furent condamnés avec 984 condamnation à mort et 3500 condamnations à des peines de prison. Parallèlement, une purge massive fut menée dans l’administration du pays et toucha 200.000 individus qui se virent interdits d’obtenir des postes d’importance. Toutefois, les impératifs du contrôle du territoire font que cette purge ne toucha pas les hauts-fonctionnaires japonais.

Tous ces faits limitent sérieusement l’effet de rupture entre les régimes politiques japonais d’avant et d’après 1945. On est alors en droit de se demander quel était le but poursuivi par les Alliés lors de l’ouverture de ces procès. On distingue alors deux objectifs principaux. D’un côté, la purge des personnalités politiques de premier plan issues de l’armée du Kwantung ainsi que celles s’étant compromises dans des massacres pendant la guerre. De l’autre, il s’agissait de faire connaître à l’opinion publique japonaise la réalité des crimes commis par ses dirigeants dans les années 30 et 40 et que la propagande et les manipulations étaient parvenues à couvrir.

Néanmoins, le contexte de la guerre froide commençante et la détérioration rapide de la situation en Chine forcèrent les Américains à lâcher du lest sur leur volonté de purge de l’administration d’avant-guerre. En octobre 1948, le gouvernement libéral de Yoshida Shigeru remplaça le gouvernement socialiste de Kijūrō Shidehara. S’opéra alors une politique de marche arrière marquée entre autres par une restriction des libertés, la répression du Parti Communiste Japonais et des mouvements sociaux et la réhabilitation de symboles nationalistes.

Aurélien Gabriel Bréau

[1]               Homage, Nambu Toshiaki (haut-prêtre du sanctuaire Yasukuni), 25 juin 2005

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