21 octobre 1600 : Bataille de Sekigahara

En couverture : panneau de la période d’Edo décrivant la bataille de Sekigahara

A l’aube du XVIIe siècle, l’hégémonie pour l’archipel japonais se joue dans la province de Gifu. Au bout d’une demi-journée d’affrontements, Tokugawa Ieyasu triomphe de ses adversaires et parachève le processus d’unification nippon. L’AMA vous propose aujourd’hui de revenir sur le déroulement de cette bataille décisive.

La mort de Toyotomi Hideyoshi (1537-1598), héritier d’Oda Nobunaga (1534-1582), fragilise la position de son clan. En effet, les tentatives infructueuses d’envahir la Corée, orchestrées par Toyotomi, ont affaibli ses partisans et mécontenté les clans de samurais moins enclins à mener campagne en-dehors de l’archipel. Avant sa mort, Toyotomi a pris autant de dispositions que possible pour éviter de nouvelles effusions de sang : il a désigné son fils, Hideyori, comme son successeur ; pour pallier le jeune âge de son fils, il organise une régence de cinq des daimyos les plus puissants de l’archipel, organisée en Conseil des cinq Anciens, le go-tairo. Ses membres en étaient Ukita Hideie, général en chef lors de l’invasion de Corée ; Maeda Toshiie, ancien vassal et général d’Oda ; Uesugi Kagekatsu, neveu et fils adoptif de Uesugi Kenshin ; Mori Terumoto, chef du puissant clan Mori de l’Ouest d’Honshu ; et Tokugawa Ieyasu (1543-1616), ancien vassal d’Oda puis de Toyotomi.

Des cinq Anciens (réduits à quatre après la mort de Maeda en 1599), Tokugawa est le puissant. Du fait de son affiliation avec les deux unificateurs du Japon, il jouit d’un prestige conséquent, accentué par une prospérité économique et une puissance militaire de premier ordre. Sous l’autorité de Toyotomi, il a su se montrer patient et conciliant, notamment en acceptant de quitter son fief ancestral de Mikawa pour celui d’Edo.

La mort de Toyotomi fait rejaillir les inimitiés et les rivalités entre ses anciens conseillers. Tokugawa prend rapidement la tête de ceux qui refusent de voir Hideyori régner : cette faction estime qu’Hideyori, d’ascendance roturière, n’est pas digne de gouverner et que le Japon a besoin d’un nouveau shogun. Tokugawa fait jouer le mépris des guerriers pour les fonctionnaires au pouvoir afin de gagner plus de clans à sa cause, préparant ainsi son règne personnel.  De leur côté, les loyalistes du clan Toyotomi se rassemblent autour de la personne d’Ishida Mitsunari (1559-1600), l’un des magistrats les plus influents de l’Empire depuis la mort de Toyotomi.

 

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Tokugawa Ieyasu et Ishida Mitsunori, les deux rivaux pour le contrôle du Japon

À l’été 1600, Tokugawa demande à Uesugi de répondre devant l’Empereur, à Kyoto, pour l’armée qu’il rassemble dans sa province d’Aizu. La réponse insultante d’Uesugi, par un intermédiaire de surcroit, pousse Tokugawa à rassembler ses partisans et s’attaquer au tairo. Ishida saisit alors l’opportunité pour lui-même rallier les loyalistes Toyotomi et les opposants du clan Tokugawa. Naissent alors l’Alliance de l’Ouest d’Ishida, et l’Alliance de l’Est de Tokugawa.

Chacune des alliances compte dans ses rangs des généraux et bushi d’exception : l’Alliance de l’Ouest a gagné à sa cause deux des quatre tairo restant, Mori Terumoto et Uesugi Kagekatsu. Parmi les autres individus remarquables, sont présents Shimazu Yoshihiro (1535-1619), puissant daimyo du Sud de Kyushu ; Oda Hidenobu, petit-fils de Nobunaga ; Chosokabe Morichika (1575-1615), l’un des plus puissants daimyos de Shikoku ; et une partie du clan Sanada, dont Sanada Yukimura (1567-1615), alors considéré comme le meilleur guerrier du Japon par ses pairs.

L’Alliance de l’Est compte quant à elle sur le soutien de Date Masamune (1567-1636), le « Dragon Borgne » (dokuganryu) du Nord ; Hosokawa Tadaoki, rival des Chosokabe pour le contrôle de Shikoku, et sur les clans Mogami, Yamauchi, Tsutsui et la partie des Sanada restée fidèle.

Au début des hostilités, le rapport de force est en faveur de l’Alliance de l’Ouest, qui peut aligner environ 120 000 guerriers, contre les 75 000 des partisans de Tokugawa. À l’exception du fief des Uesugi et d’une poche de résistance dans les montagnes de Shinano, l’Alliance de l’Est contrôle de manière effective la moitié orientale de l’archipel, et est à portée de Kyoto.

Au début du mois d’août, Tokugawa divise ses forces : le gros de son armée l’accompagne pour longer la côte Sud d’Honshu jusqu’à Akasaka dans la province de Mino. Parallèlement, une fraction de son armée menée par son fils, Hidetada, tente d’écraser la résistance de Shinano en assiégeant le château de Ueda ; infructueux, ce siège fait perdre du temps à Hidetada. Ce dernier ne fait son entrée dans la province de Mino que le jour même de la bataille décisive.

Entretemps, les forces loyalistes initialement rassemblées à Osaka marchent également vers Mino, ainsi que la province d’Ise, au Sud-Est de Kyoto. Ces différentes campagnes font que, quand les adversaires se rencontrent dans la plaine de Sekigahara le 21 octobre 1600, la balance des forces ne joue plus en faveur d’Ishida : les deux alliances sont plus équilibrées. Les 89 000 soldats de Tokugawa font face aux 81 000 d’Ishida.

Le 20 octobre, Tokugawa a appris la présence d’Ishida à Sekigahara, installé en position défensive. L’Alliance de l’Ouest ne peut pas compter sur ses fusils, dont la poudre a été rendue humide par une averse la veille, mais s’appuie sur des torrents pour sécuriser ses deux flancs. Le front est tenu par Ukita Hideie avec 17 000 hommes ; sur le flanc droit se tient Kobayakawa Hideaki.

 

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Déploiement des forces au déclenchement de la bataille (carte disponible sur le site officiel du Muséum de Sekigahara)

À 8 heures du matin, l’avant-garde de l’Alliance de l’Est, emmenée par Ii Naomasa, vassal de longue date de Tokugawa, progresse sous le couvert d’un épais brouillard. Les deux armées se surprennent mutuellement lorsque le brouillard se lève. Ii ordonne immédiatement de tirer sur les troupes d’Ukita qui lui font face, et fait prévenir le quartier-général du contact avec l’ennemi.

Pendant deux heures, aucune action décisive n’intervient, les forces en présence faisant jeu égal. De chaque côté, des généraux et des soldats expérimentés s’affrontent ; l’Alliance de l’Ouest est bien momentanément déstabilisée, mais l’utilisation d’un canon force les bushi des Tokugawa à se replier.

Vers 11 heures, Tokugawa s’enlise et ne parvient pas à emporter la situation ; Ishida décide de saisir sa chance, et ordonne un assaut à l’intégralité de ses troupes. Cependant, son flanc droit reste immobile. Kobayakawa entretient en effet une correspondance secrète avec Tokugawa depuis quelque temps, et décide de trahir Ishida. La totalité du flanc droit de l’Alliance de l’Ouest fait défection, et se retourne contre ses anciens alliés. Environ 15 000 hommes rejoignent ainsi l’Alliance de l’Est en pleine bataille. Par ailleurs, Kikkawa Hiroie, un autre général en rapport avec Tokugawa, bloque l’arrivée des renforts Mori et Chosokabe.

Cependant, la bataille n’est pas encore gagnée. Entre midi et treize heures, alors que Kobayakawa prend enfin la décision de participer activement à la bataille en tant qu’allié de Tokugawa, il ordonne de charger contre la position d’Otani Yoshitsugu (1565-1600). Or, Otani est non seulement un général chevronné, à la loyauté absolue envers le clan Toyotomi, mais ses hommes disposent d’arquebuses dont la poudre est sèche. En dépit d’une supériorité numérique écrasante, les traitres échouent à vaincre. Au demeurant, leur défection est remarquée par d’autres généraux du côté d’Ishida. Entre la progression lente mais inexorable des forces initiales de l’Est et l’encerclement d’Otani, ces généraux prennent peur, et changent à leur tour d’allégeance en plein combat. 9 000 samurais supplémentaires se retournent contre les partisans du clan Toyotomi, qui perd irrémédiablement l’avantage du nombre. Otani, submergé, se suicide.

Vers quatorze heures, le flanc droit de l’Ouest s’effondre entièrement. Le corps principal, engagé de front, est désormais menacé par le flanc gauche des Tokugawa, renforcé par les renégats. L’armée d’Ishida se désintègre et s’enfuit ; ce dernier en fait de même. Un dernier coup d’éclat est effectué par le clan Shimazu : Shimazu Yoshihiro n’a pas participé à la bataille jusqu’alors, mais voit ses forces engagées par un ennemi supérieur en nombre et galvanisé par la victoire presque acquise. Après avoir défendu sa position pied à pied, il ordonne finalement la retraite, au prix du sacrifice de son neveu qui tient un dernier carré héroïque en guise d’arrière-garde. Les Shimazu vont même jusqu’à passer par le camp personnel de Tokugawa Ieyasu pour effectuer leur retraite vers la côte.

La victoire est décisive pour l’Alliance de l’Est. Elle reste maîtresse du terrain, avec 3 000 pertes. Ses adversaires ont perdu entre 5 000 et 32 000 hommes. Il faut également tenir compte des 24 000 hommes qui ont changé d’allégeance, et des 38 000 d’Hidetada qui arrivent trop tard pour la bataille, mais qui viennent renforcer une armée dont les ennemis sont en déroute. La seule armée loyaliste encore organisée se trouve trop loin pour intervenir, et son effectif de 15 000 est bien inférieur à ce que l’Alliance de l’Est peut désormais déployer.

Ainsi, Tokugawa Ieyasu s’impose comme l’homme fort incontesté du Japon. En fonction des loyautés des différents daimyos à Sekigahara, il fait redistribuer les terres des clans, réorganisant les pouvoirs régionaux à l’avantage de ceux qui ont démontré leur loyauté envers lui. La quantité de koku, l’unité monétaire de l’époque, que Tokugawa accorde est d’ailleurs révélatrice : par exemple, il n’offre à Date Masamune « que » 100 000 kokus, dix fois moins qu’il ne lui avait promis, du fait de l’engagement limité des forces du « Dragon borgne » dans la campagne militaire. Date est de cette manière invité à faire preuve d’une loyauté absolue, pour le bien et le futur de son clan.

Deux semaines après la bataille de Sekigahara, Ishida Mitsunari est arrêté et publiquement exécuté. Avec sa disparition, le clan Toyotomi perd définitivement son influence sur les affaires de l’Etat, au profit de Tokugawa. Si des tensions existent toujours avec des clans comme les Mori et les Shimazu, et que l’existence de Toyotomi Hideyori menace encore l’hégémonie du nouveau maître du Japon, Sekigahara marque tout de même, de manière officieuse, le début du régime du Bakufu. Tokugawa Ieyasu est officiellement nommé shogun trois ans plus tard, achevant l’unification du Japon entrepris moins d’un demi-siècle plus tôt par son ancien suzerain, Oda Nobunaga.

 

Cedric Legentil

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