20 octobre 1962 : Début de la guerre sino-indienne

Image de couverture : La ligne MacMahon

Durant l’automne 1962, alors que la crise des missiles de Cuba occupe les deux superpuissances de la Guerre froide, la Chine maoïste s’en prend à l’Inde, champion des non-alignés. L’AMA vous propose aujourd’hui de revenir sur les raisons et les conséquences de ce conflit, court et de faible intensité, mais néanmoins décisif.

Le conflit qui oppose la Chine à l’Inde en octobre 1962 est la conséquence d’une série d’événements qui ont exacerbé les tensions entre les deux Etats. Depuis 1914, la ligne McMahon sépare l’Inde du Tibet ; après l’annexion de ce dernier par l’Armée populaire de libération (APL) en 1951, l’asile accordé au Dalaï-Lama par l’Inde et la révolte de Lhassa en 1959, le tracé de la frontière est un enjeu d’importance pour la Chine. Par ailleurs, cette ligne de démarcation qui date de la période coloniale n’est pas reconnue par le régime de Beijing.

Mao Zedong n’apprécie pas non plus ce qu’il considère comme des provocations venant de l’Inde : son homologue Jawaharlal Nehru poursuit à la fois une politique de non-alignement idéologique dans le contexte de la Guerre froide, s’affirmant comme son chef de file au détriment de la Chine, et la politique dite « Forward Policy » depuis 1961 : des postes et bases militaires sont installés dans les régions de l’Aksai Chin, dans le Nord du Cachemire, et dans l’Arunachal Pradesh, à l’Est du Bhoutan. Or, ces deux régions sont revendiquées par la République populaire de Chine (RPC). En définitive, les communistes chinois craignent que leur mainmise sur le Tibet soit remise en question ; que l’Inde devienne le champion des pays refusant la logique des deux blocs idéologiques, à une époque où la Chine commence à s’émanciper de l’Union soviétique, et en dépit d’un rapprochement sino-indien amorcé durant les années 1950 ; enfin, que l’Inde ne soit tentée de rechercher une alliance avec l’URSS, ou les Etats-Unis – voire les deux – contre la RPC. Autre point d’importance, la Chine maoïste reste sur un semi-échec militaire : sa campagne de 1958 visant à s’emparer des dernières iles sous contrôle nationaliste, en particulier Taïwan, n’a pas eu les résultats escomptés, Matsu et Quemoy restent notamment sous contrôle de la République de Chine en dépit de leur proximité avec le littoral continental.

Du côté de l’Inde, Nehru s’inquiète du rapprochement entre la Chine et le Pakistan, avec qui les relations restent extrêmement tendues depuis la guerre de 1947 et les revendications sur la région du Cachemire. Dans cette région, la fédération indienne cherche également à maintenir le statu quo de la ligne Johnson de 1865, alors que la Chine n’a reconnu que la ligne Macartney-McDonald de 1899, située plus de 50 kilomètres à l’Ouest de la précédente ; par ailleurs, la ligne Macartney-McDonald est officiellement dénoncée par la RPC à partir de 1959.

Les territoires revendiqués non en soit que peu de valeur : à l’Ouest, l’Aksai Chin est un désert de glace d’une altitude moyenne de 5 000 mètres, avec des lacs salés ; à l’Est, l’Arunachal Pradesh, les montagnes de l’Himalaya culminent à 7 000 mètres, et la ville clef de Tawang est construite à 3 000 mètres. En somme, des régions difficiles d’accès, peu défendables, mais essentielles pour le contrôle des vallées voisines : posséder l’Aksai Chin revient à avoir une porte d’accès soit au Cachemire, soit au Sud-Ouest chinois ; à l’Est, l’Arunachal Pradesh permet de menacer le Nord de la Birmanie, l’Est du Bengale, ou le Sud-Est du Tibet.

histoire

Zones convoitées en 1962 par la Chine communiste (Guerre & histoire n°12, avril 2013, page 50)

En 1962, après l’échec d’un accord diplomatique, les événements s’accélèrent. À l’été 1962, le commandement indien envisage des actions militaires, alors que le 10 juillet, des troupes chinoises encerclent un poste militaire indien avant de se replier. Jouant sur la situation cubaine, Mao parvient à obtenir des Soviétiques qu’ils cessent, du moins temporairement, de soutenir l’Inde en cas de conflit. Pour autant, le gouvernement et le commandement indiens ne croient pas à un déclenchement d’hostilités ; la priorité est donnée au développement économique, et non au renforcement de l’armée face à un adversaire estimé incapable de frapper.

Le 10 octobre, les dirigeants chinois apprennent l’existence de l’Opération Leghorn, prévoyant un assaut indien sur la ville de Thag La. Ils décident d’une campagne militaire pour anticiper et punir cette potentielle agression. Après un ultimatum adressé à l’Inde le 14 par le biais du journal Le Quotidien du Peuple, le plan de bataille est approuvé le 16, et arrêté le 18.

Le 20 octobre 1962, 80 000 Chinois attaquent sans déclaration de guerre la frontière en deux points distants d’un millier de kilomètres. L’Inde ne peut aligner que 10 000 hommes pour les contrer, et se fait rapidement submerger : son matériel de guerre, hérité des Britanniques, est obsolète et insuffisant pour enrayer la progression chinoise.

Au 24 octobre, alors que la Chine a progressé sur les deux fronts, les hostilités marquent une pause pour permettre un dialogue entre Nehru et Zhou Enlai. Le premier souhaite un arrêt des hostilités et le retour au statu quo ante ; mais en l’absence de soutien d’aucune des deux superpuissances, les négociations ne trouvent qu’une impasse. Les combats reprennent le 14 novembre, ironiquement jour de l’anniversaire de Nehru.

Après cinq jours de combat, la Chine estime avoir atteint ses objectifs, et proclame ensuite unilatéralement un cessez-le-feu le 21 novembre. La Chine évite ainsi, et de peu, de voir intervenir les Etats-Unis dans le conflit : Nehru avait en effet demandé, et obtenu, un soutien logistique puis humain de la part du dirigeant du bloc occidental.

Sur le court terme, les conséquences du conflit sont les suivantes : la Chine a réaffirmé son potentiel militaire, parvenant à bousculer l’Inde sur des théâtres d’opération difficiles. L’APL déplore moins de 800 morts près de 1 700 blessés, alors que les pertes indiennes oscillent autour de 2 000 morts, presque 4 000 prisonniers et 1 700 disparus. La Chine restitue l’Arunachal Pradesh à l’Inde, mais conserve l’Aksai Chin, annexé sans accord bilatéral ou international.

Sur le long terme, la politique étrangère indienne, axée sur le non-alignement, est discréditée par la demande de Nehru aux Etats-Unis d’intervenir. La présence indienne disparait du Tibet avec la fermeture du consulat de Lhassa, en dépit de la formation d’un corps armé tibétain recruté parmi les exilés. Des incidents frontaliers sporadiques continuent d’arriver dans les années qui suivent.

La Chine conforte sa frontière Sud, et continue son rapprochement avec le Pakistan, au prix de l’animosité indienne ; parallèlement, la RPC prend de plus en plus ses distances avec l’URSS. Entre la détente amorcée en 1959, la résolution diplomatique de la crise cubaine par les Soviétiques et l’attitude chinoise en Inde, les deux pays communistes s’éloignent l’un de l’autre, jusqu’à la séparation brutale de 1969.

 

monastère

Le monastère de Tawang, dans l’Arunachal Pradesh. Il s’agit du 2e plus grand monastère bouddhique après Lhassa, épargné par les combats de 1962. La ville, sous contrôle indien, reste un enjeu.

Encore à l’heure actuelle, les conséquences de ce conflit se font ressentir : l’Inde maintient sa revendication sur l’Aksai Chin alors que la Chine en fait de même sur l’Arunachal Pradesh. Des mouvements de troupes ont régulièrement lieu, visant à la provocation. En janvier 2018, l’Inde affirme avoir repéré une forte présence militaire chinoise à sa frontière, en dépit d’accord signés l’année précédente pour apaiser les tensions.

La guerre sino-indienne de 1962 est ainsi un élément problématique dans les relations entre les deux géants démographiques asiatiques, pourtant appelés à coopérer, notamment au sein de l’initiative de la « Belt and Road Initiative ».

 

Cédric Legentil

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