9 octobre 1959 : Décès de Ishii Shiro, « le Mengele japonais »

En couverture : Photographie d’Ishii en 1932

Il y a 59 ans disparaissait le lieutenant-général nippon Ishii Shiro, responsable de la tristement célèbre unité 731. Les « expériences » dirigées par ce médecin de formation furent reconnus a posteriori comme des crimes contre l’humanité ; il ne fut pourtant jamais incarcéré. L’AMA vous propose aujourd’hui de revenir sur sa vie, symbole d’une page noire de l’histoire du Japon.

Ishii Shiro naît le 25 juin 1892 dans la province de Chiba, à l’Est de Tokyo. Issu d’une famille aisée, il entre à l’Université de Kyoto en 1916 pour y étudier la médecine ; il reçoit son diplôme en 1920. Il rejoint ensuite la Première Armée japonaise en tant que chirurgien lieutenant. Doté d’un caractère complexe, il soutient le courant ultranationaliste japonais qui gagne en influence à la fin des années 1920, ainsi que la vision d’une Asie de l’Est sous « protection » et guidance nippones. Apprécié de ses supérieurs, il épouse la fille du directeur de la Tokyo Daigaku, l’Université de Tokyo, avant de retourner à Kyoto pour y obtenir un doctorat en microbiologie en 1925.

C’est durant la préparation de son doctorat qu’Ishii entre en contact avec un rapport écrit par un témoin japonais de la Conférence de Genève de 1925. Cette conférence, visant à condamner l’usage des armes biologiques et chimiques qui avaient choqué l’opinion durant la Grande Guerre, avait débouché sur la signature du Protocole de Genève le 17 juin 1925, interdisant fermement la manufacture et l’emploi de telles armes par ses signataires. Ironie de l’Histoire, le Japon faisait partie des pays à avoir adhéré au protocole sans aucune réserve, contrairement à la France, le Royaume-Uni ou la Chine. Alors que le Japon s’est donc déclaré prêt à abandonner l’emploi des armes bactériologiques, Ishii décèle un potentiel que l’armée japonais peut exploiter.

Usant d’un charisme et d’un talent de persuasion naturels, ainsi que de ses contacts, Ishii sait se faire apprécier de ses supérieurs de l’Armée : c’est par le biais d’un général à la retraite et ancien Ministre la Santé qu’il obtient un poste de professeur d’immunologie à Tokyo. De 1928 à 1930, il visite l’Europe et l’Amérique pour étudier les effets des armes chimiques et biologiques. À son retour au Japon, il obtient le grade de commandant. Sa progression dans les rangs de l’Armée japonaise est garantie par son champ de recherche : en effet, les ultranationalistes nippons qui occupent la plupart des postes clefs dans l’Armée, et bientôt dans le gouvernement à partir de 1932, sont très intéressés par la perspective de pouvoir éliminer l’avantage démographique que possèdent sur le Japon ses opposants à l’hégémonie, à savoir la Chine, l’Union soviétique et les Etats-Unis. Les travaux d’Ishii doivent ramener les protagonistes sur un pied d’égalité en termes de production et de potentiel humain, les militaires fanatisés se moquant de l’inhumanité des méthodes employées.

Selon l’historien Harris Sheldon, c’est également en 1930 qu’Ishii commence à pratiquer des expériences sur cobayes humains. Cependant, le cadre de Tokyo se prête mal à de telles expériences ; le médecin militaire s’intéresse alors à la Mandchourie. Territoire sous contrôle d’un seigneur de guerre affilié au Guomindang jusqu’en 1931, la Mandchourie jouxte la Corée annexée à l’Empire japonais, et attise les convoitises des hauts gradés. L’incident fabriqué de Moukden a donné à l’armée nippone un prétexte pour écraser facilement les troupes locales, essentiellement des irréguliers, et instaurer en 1932 le Mandchoukouo, Etat fantoche officiellement dirigé par Pu Yi (1906-1967), l’ancien empereur chinois. Dans les faits, les Japonais contrôlent la quasi-totalité des affaires de cette vaste portion du Nord-Est de la Chine, qui leur permet de menacer à la fois l’URSS sur sa frontière sibérienne, et la ville chinoise de Beijing, tenue par le Guomindang. Pour Ishii, il s’agit donc d’un territoire sécurisé, avec des dirigeants qui approuvent et soutiennent ses recherches depuis plusieurs années, dotée d’un réservoir humain conséquent ; un cadre idéal pour ses expériences.

En 1932, Ishii reçoit donc la permission d’Araki Sadao (1877-1966), Ministre de l’Armée, pour constituer une unité chargée d’effectuer des recherches dans le domaine bactériologique, avec le droit d’employer des cobayes humains. La ville d’Harbin, dans le Nord de la région, accueille donc bientôt un « laboratoire de recherches sur la prévention des épidémies ». Ishii dirige une équipe de 300 hommes, pour un budget de 200 000 yens (plus de 3,5 millions de yens actuels, presque 27 000 euros), sous la désignation « d’Unité Togo ». L’unité se déplace à la fin de 1932 à Beiyinhe, à 60 kilomètres au Sud-Est d’Harbin, sur un terrain beaucoup plus isolé. Des prisonniers, notamment politiques, sont envoyés sur ce site abritant un laboratoire-bunker appelé la « Forteresse Zhongma », pour y faire office de cobayes. A la suite d’une révolte et de la fuite de certains des prisonniers, l’unité de recherche se rapproche d’Harbin et s’installe à une vingtaine de kilomètres au Sud, Pingfang.

731

Photographie aérienne du complexe de l’Unité 731

En 1936, Ishii Shiro reçoit la responsabilité d’une unité chargée de la fourniture d’eau et du combat contre la prophylaxie au sein de l’Armée du Kwantung, corps d’armée en charge du Mandchoukouo ; il est promu colonel à cette occasion. Dans les faits, Ishii voit sa main-d’œuvre renforcée, notamment par ses deux frères, ainsi que par des soldats, médecins et travailleurs civils, dont la loyauté est assurée par le fait que les recrues sont originaires de la même province qu’Ishii. L’unité prend brièvement le nom de son colonel, avant de devenir en 1941 l’Unité 731 (Nana-san-ichi butai). Plus d’un millier de chercheurs effectuent alors des recherches dans les domaines chimiques et bactériologiques. Deux autres sites ouvrent leurs portes en Mandchourie, à Dalian et Anda. Après 1938, les chercheurs n’ont plus besoin de se dissimuler pour effectuer leurs « tests », et commencent à agir à l’air libre.

La base des « expériences » menées par Ishii et ses collaborateurs consiste à inoculer à des individus des maladies graves avant d’étudier leurs effets et progression sur le sujet, invariablement jusqu’à ce que mort s’ensuive. Pendant plus d’une décennie, entre 3 000 et 12 000 personnes de tout âge et tout sexe, Chinois, Mandchous, Coréens, Russes blancs et prisonniers de guerre occidentaux sont « vaccinés », ou contaminés par la distribution de vêtements ou de nourriture infectés. Les sujets humains sont appelés maruta, les bûches : les paysans locaux croyaient en effet que les locaux abritaient une scierie. C’est aussi un moyen de rejeter l’humanité des cobayes.

Au-delà de l’action directe de l’Unité 731, le produit de ses « recherches » entraîne l’emploi de maladies graves ou d’armes bactériologiques comme l’anthrax, la peste, le tétanos, la tuberculose ou la fièvre typhoïde sur des cibles militaires ou civiles, notamment par largage aérien ; au moins 200 000 personnes, peut-être jusqu’à 480 000 en seront les victimes, essentiellement en Chine et en URSS. Vers la fin de la guerre, l’Unité 731 envisage l’opération « Cerisiers en fleurs dans la nuit », visant à infecter la région américaine de San Diego par le biais d’insectes porteurs de pathogènes. L’opération ne vit jamais le jour du fait de la reddition du Japon.

Outre les études bactériologiques, les scientifiques et médecins de l’Unité se livrent également à d’autres « expériences »: vivisection, exposition de parties du corps à des températures extrêmes, exposition aux rayons X, transfusion de sang non-humain voire d’eau de mer, électrocution, déshydratation, privations…Ces atrocités vaudront à Ishii d’être comparé à son homologue non moins connu, de triste mémoire : le docteur Josef Mengele (1911-1979).

Tout au long des années 1930 et 1940, l’influence et le pouvoir d’Ishii ne cesseront de croitre : les sommes et le personnel alloués à ses recherches augmentent régulièrement, une partie de la force aérienne nippone est à ses ordres, et la protection de la police politique nippone, la Kempeitai, lui est assurée. Sa réputation va également croissante : ses conférences et « démonstrations » attirent des personnalités, parmi lesquelles des responsables de l’Armée et du gouvernement, dont Tojo Hideki (1884-1948), et des membres de la famille impériale. Parfois, ces visiteurs visitent aussi les locaux ou peuvent observer les cobayes humains. L’Unité 731 ouvre des antennes dans d’autres parties de la Sphère de coprospérité asiatique, par exemple à Nankin et Singapour.

Au début du mois d’août, la roue semble tourner pour le lieutenant-général Ishii Shiro : le bombardement nucléaire d’Hiroshima puis de Nagasaki force le Japon à la reddition, alors que les Soviétiques brisent le traité de non-agression et bouscule l’Armée du Kwantung en Mandchourie. Le dirigeant de l’Unité 731 ordonne l’exécution des prisonniers restants et la destruction des locaux. Les employés partent ensuite pour la Corée par le chemin de fer ; les derniers quittent la Mandchourie la veille de la reddition, le 15 août 1945. Le 20, l’Unité 731 est rassemblée à Pusan, où Ishii leur expose la version officielle de leur mission : ils ont travaillé à purifier l’eau et à endiguer la propagation des épidémies au Mandchoukouo. Tous sont fermement invités à faire silence sur les autres activités de l’unité. Ishii part ensuite clandestinement pour Tokyo, qu’il atteint à la fin du mois.

ruine

Ruines du centre de test et de l’usine de production des germes à Harbin, désormais un quartier résidentiel

Il n’est cependant pas à l’abri : l’arrivée du général Douglas Macarthur (1880-1964) dans l’archipel coïncide avec la volonté de juger les responsables du conflit dans le Pacifique et en Asie de l’Est, ainsi que leurs exactions. Alors que les Procès de Tokyo se préparent, les équipes juridiques de l’occupant américain reçoivent de nombreux témoignages à charge, notamment venant des sympathisants communistes chinois, sur les « recherches » d’Ishii et de son unité ; suffisamment pour qu’ordre soit donné de le retrouver. En janvier 1946, Ishii est arrêté et interrogé, avant d’être placé en résidence surveillée. Jusqu’en 1948, plusieurs délégations militaires américaines rencontrent l’ancien responsable de l’Unité 731, intéressées par les conclusions scientifiques des « recherches ». Ishii peut dès lors négocier : le fruit de son travail, contre l’immunité pour lui et ses collègues. Ainsi, dans la logique de l’Opération Paperclip en Europe, aucun des responsables de l’Unité 731 ne comparait durant les Procès de Tokyo, en dépit de la violation évidente de diverses conventions internationales, en particulier le Protocole de Genève de 1925 ; certains recevront même une pension par la suite. Il convient cependant de préciser que douze membres de l’unité, capturés par les Soviétiques, seront effectivement jugés en 1949.

Après la guerre, Ishii abandonne son rôle de militaire pour celui de médecin. Il est reçu aux Etats-Unis pour donner des conférences ; selon des témoignages, il est en Corée du Sud en 1951, à la même époque où la Corée du Nord accuse les Alliés d’employer des armes chimiques contre ses troupes. Ishii passe ses dernières années à tenir une clinique gratuite pour ses patients.

Ishii Shiro meurt le 9 octobre 1959 des suites d’un cancers de la gorge, à 67 ans. Pendant des années, la loi du silence s’impose à ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur les agissements de l’Unité 731. Le soutien et l’association passés des cadres de l’armée japonaise – qui ont pour la plupart vu des films tournés par l’équipe d’Ishii démontrant les effets des maladies sur le corps humain –, de la famille impériale et des forces d’occupation américaines entraînent une pression considérable contre la vérité. Ce n’est qu’en 1976 qu’une première étude sérieuse paraît ; en 1981, le public apprend à connaître l’Unité 731, ses actions et son dirigeant. Le travail de reconnaissance est depuis très lent : le gouvernement nippon a reconnu l’existence de cette unité, mais pas ses agissements ; le site de Pingfang est entré au patrimoine mondial ; une quantité conséquente d’ossements ont été découverts sur le site de l’ancienne école de médecine de Tokyo, première affectation d’Ishii, sans qu’une enquête ne soit ordonnée. En 2002, une cour de justice japonaise reconnaît la responsabilité de l’Unité 731 dans la poursuite d’une guerre bactériologique, retenant ainsi le chef d’accusation de crime de guerre et de crime contre l’humanité, mais exempte le gouvernement nippon de dédommagements envers les plaignants. A partir de 2006, d’anciens membres de l’Unité 731 commencent à sortir de l’ombre pour témoigner.

En avril dernier, le Service national des archives japonaises annonce posséder une liste de plus de 3 600 des membres de l’Unité 731 ; il est cependant déploré que cette liste a été mal conservée, entrainant l’identification des anciens membres difficile et trop tardive, la plupart étant déjà décédés. En août, il est demandé à l’Université de Kyoto, alma mater d’Ishii, de révoquer un doctorat obtenu en 1945, a priori basé sur des résultats obtenus en exploitant des données de l’Unité 731.

Cédric Legentil

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :