10 octobre 1911 : Soulèvement de Wuhan

La révolution républicaine de 1912 est un évènement central dans l’histoire contemporaine de la Chine puisqu’elle a abouti à la fin du régime impérial et à l’établissement de la République de Chine, qui fut le régime politique en place jusqu’en 1949. Cette révolution a eu comme point de départ le soulèvement d’une partie des forces armées chinoises stationnées dans la ville de Wuhan (ou Wuchang) dans la province du Hubei le 10 octobre 1911.

Pour comprendre les raisons de ce soulèvement, il faut revenir sur l’état de la Chine au début du XXe siècle. Après l’écrasement de la Révolte des Boxers par les puissances occidentales en 1901 et dans laquelle le gouvernement impérial s’était compromis, non seulement la Chine fut humiliée, mais cette dernière passa également sous tutelle économique étrangère à cause des réparations financières extrêmement lourdes imposées par la coalition anti-boxers.

Le gouvernement central de Beijing se vit donc dans l’obligation de céder aux puissances étrangères de nombreuses concessions économiques sur son territoire, notamment la construction, la gestion et l’entretien des voies ferrées. En conséquence, le gouvernement nationalisa les voies ferrées déjà existantes ou en projet pour pouvoir les revendre aux étrangers. Les provinces obtinrent également le droit de mettre en place leurs propres projets de chemin de fer pour dynamiser l’économie locale et permettre à terme de payer les réparations de guerre. Toutefois, dans le même temps, le gouvernement dût emprunter aux puissances étrangères pour permettre la réalisation de ces projets, provoquant ainsi un cercle vicieux accentuant la dépendance financière de la Chine.

Un projet en particulier nous intéresse aujourd’hui. Il s’agit du projet de chemin de fer du centre de la Chine devant relier le Sichuan au Guangdong. Pour réaliser ce projet très ambitieux, le gouvernement fit appel en mai 1911 au « Consortium des quatre puissances » rassemblant les plus grandes institutions bancaires étrangères présentes en Chine : la Hongkong Shanghai Banking Corporation (HSBC) britannique, la banque germano-asiatique allemande, la Banque d’Indochine française, et enfin la J.P. Morgan & Co., la Kuhn, Loeb & Co et la First National City Bank of New York (Citibank) américaines. Le Consortium donna le feu vert au projet, et le 20 mai le gouvernement chinois signa un accord de prêt avec le Consortium, promettant les droits de gestion des voies Sichuan-Hakou et Hankou-Guandong en échange d’un prêt de 10 millions de livres sterling (soit à peu près 700 millions d’euros), prêt devant être remboursé par les droits de douane et les taxes sur le sel. Auparavant, le gouvernement annonça publiquement le 9 mai que la totalité des projets ferroviaires locaux entre le Sichuan et le Guangdong seraient nationalisés, et que les investisseurs seraient compensés en bons gouvernementaux et non en argent.

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Logos des différentes banques du Consortium. De gauche à droite, première ligne : la Hongkong and Shanghai Banking Corporation, la Deutsch-Asiatische Bank, la Kuhn Loeb & Co. Deuxième ligne : la Banque de l’Indochine, la JP Morgan Chase & Co, et la First National City Bank of New York

Cette dernière annonce provoqua de grands troubles, notamment dans le Sichuan où se trouvait la majeure partie des investisseurs dans ces projets. Le 17 juin, Pu Dianjun et d’autres membres importants de l’assemblée provinciale du Sichuan fondèrent la Ligue de protection de la voie ferrée du Sichuan. Leur discours était fondé sur la critique de la nationalisation, largement considérée comme une confiscation économique et une mise sous tutelle de la Chine par les puissances étrangères.

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 Figure de droite : Zhao Erfeng (1845-1911)

Figure de gauche: Pu Dianjun (1876-1934)

 

 

 

Les 11 et 13 août, des manifestations importantes eurent lieu à Chengdu, rassemblant plus de 10.000 personnes. Des grèves et une série de boycotts furent également organisés. Le 1er septembre, la compagnie de la voie Sichuan-Hankou adopta une résolution des actionnaires appelant le public du Sichuan à ne plus payer les taxes sur le grain du gouvernement Qing. L’affrontement avec le gouvernement devint dès lors frontal. Le 7 septembre, le gouverneur-général du Sichuan, Zhao Erfeng, fit arrêter Pu Dianjun ainsi que les autres meneurs de la contestation et fit fermer la compagnie ferroviaire. En réaction, des manifestants en colère se mirent en marche vers le bureau de Zhao à Chengdu en exigeant la libération de Pu et des autres meneurs. Zhao ordonna alors à ses troupes d’ouvrir le feu sur la foule. Le bilan de la répression fut de 32 morts.

Toutefois, l’effusion de sang du 7 septembre ne calma pas la situation. Bien au contraire, la révolte s’enflamma et se radicalisa. Les sociétés révolutionnaires anti-Qing telles que la Gelaohui (littéralement : « Société des frères aînés ») et la Zhongguo Tongmenghui (« Société de l’alliance de Chine »), dirigée Sun Yat-sen (1866-1925), se mobilisèrent à leur tour et organisèrent des attaques contre les troupes impériales stationnées dans et autour de Chengdu. Le 15 septembre, Wang Tianjie, chef local du Gelaohui basé dans le comté de Rong, rassembla 800 partisans et entama une marche vers Chengdu, dans le but de renverser Zhao Erfeng. Face à l’escalade rapide des tensions au Sichuan, le gouvernement central tenta de sauver la situation en démettant Zhao Erfeng de ses fonctions et en offrant une compensation complète aux investisseurs locaux. Néanmoins la situation était désormais hors de contrôle : la contestation ne cessa d’augmenter en intensité et les groupes armés locaux continuèrent de grossir.

Alors que le gouvernement commençait à mobiliser les troupes présentes dans les provinces voisines pour mater la révolte, la contestation s’étendit et finit par atteindre Wuhan. Dans la province du Hebei, la critique de la nationalisation des voies ferrées s’était limitée à la presse locale. Toutefois, au fur et à mesure que la situation se détériorait au Sichuan, la confiance dans le gouvernement Qing commença à vaciller rapidement.

À Wuhan, deux groupes révolutionnaires étaient présents : la Société Littéraire dirigée par Jiang Yiwu, et l’Association Progressiste dirigée par Sun Wu. Début septembre, ces deux groupes avaient commencé à négocier avec la Tongmenghui dans l’optique d’un futur soulèvement. Ce dernier devait à l’origine avoir lieu le 6 octobre pour la Fête de la mi-automne mais la date dut être repoussée en raison du manque de préparation. Cependant le 9 octobre, alors que Sun Wu supervisait la fabrication d’explosifs dans la concession russe de Hankou, une des bombes explosa par inadvertance et blessa grièvement Sun. Ce dernier dû être hospitalisé en urgence ; mais le personnel, apprenant son identité, alerta les autorités locales sur la menace d’un soulèvement.

Avec leur projet révélé au grand jour, les révolutionnaires infiltrés dans les forces armées en garnison à Wuhan étaient maintenant menacés par une arrestation imminente. La décision fut donc prise par Jiang Yiwu de déclencher en urgence le soulèvement. Toutefois, le complot fuita et le vice-roi du Huguang fut averti. Ce dernier ordonna une répression immédiate des révolutionnaires, provoquant l’arrestation et l’exécution de plusieurs membres importants.

Le 10 octobre au soir, Xiong Bingkun, l’un des principaux chefs militaires du complot, et les éléments prorévolutionnaires de l’armée impériale organisèrent un soulèvement contre les garnisons stationnées dans Wuhan. Ils parvinrent après d’intenses combats à capturer plusieurs points stratégiques ainsi que la résidence du vice-roi qui dut s’enfuir en abandonnant la ville aux rebelles. Sans leur commandant, la résistance des régiments loyalistes s’effondra. La rhétorique antimandchoue des révolutionnaire (la dynastie Qing et la plupart des hauts fonctionnaire impériaux étaient issus de cette minorité) amena les rebelles à massacrer tous les Mandchous, aussi bien civils que soldats, de la ville dans la nuit du 10 au 11 octobre.

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A gauche, Xiong Bingkun (1885-1969)

A droite, Li Yuanhong (1864-1928)

 

 

 

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Couleurs choisies par les insurgés

Le 11 au matin, le contrôle des rebelles sur la ville et ses environs se confirma. Ces derniers réussirent à convaincre un haut gradé de l’armée impériale, Li Yuanhong, de faire défection et de prendre la tête de la révolte. Li mit en place un gouvernement militaire provinciale qui réussit à obtenir la non-intervention des puissances étrangères. Li adopta également l’étendard de l’étoile à 18 branches sur fond rouge comme symbole de la révolte et appela les provinces voisines à se joindre à eux. Le 12, les rebelles s’emparèrent du reste du Hebei en capturant Hakou et Hanyang.

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A droite,
Yuan Shikai (1859-1915)

A gauch, Huang Xing (1974-1916)

 

 

 

La réaction du gouvernement impérial ne se fit pas attendre. Ce dernier envoya le général Yuan Shikai (1859-1915) et son armée du Beiyang pour mater la révolte. Du côté des rebelles, le commandement passa à Huang Xing, le vice-dirigeant de la Tongmenhui, après son arrivée à Wuhan début novembre. Les troupes impériales attaquèrent les positions rebelles et parvinrent même à reprendre Hankou le 1er novembre et Hanyang le 27 novembre. Néanmoins, malgré ces succès initiaux, l’avancée des troupes impériales s’arrêta brusquement car Yuang Shikai commença à négocier en secret avec les révolutionnaires pour faire défection.

En conclusion, il convient de préciser que la révolte de Wuhan prit complètement par surprise les chefs révolutionnaires en exil. Huang Xing et Song Jiaoren ne furent pas en mesure d’atteindre Wuhan à temps ; tandis que Sun Yat-sen était à ce moment en tournée aux États-Unis pour lever des fonds pour son organisation. Le succès de la révolte de Wuhan provoqua un véritable effet domino puisque ce n’est pas moins de 17 provinces dans le sud et le centre de la Chine qui répondirent à l’appel de Li Yuanhong et se révoltèrent à leur tour contre les Qing à la fin du mois de décembre. Toutefois, ce fut bel et bien la trahison de Yuan Shikai au profit de la rébellion en décembre qui signa la fin de tout espoir pour la cour impériale de rétablir l’ordre dans le sud. Le 12 février, un décret annonçant l’abdication de l’empereur Pu Yi (1906-1967) fut publié, officialisant la fin de plus de deux millénaires de régime impérial.

Le 10 octobre reste encore aujourd’hui la date de la fête nationale à Taïwan où le régime républicain créé en 1912 continue de se maintenir. Elle porte d’ailleurs le nom de « Double dix » (雙十節ou Shuāng Shí Jié) en référence à cette date.

Aurélien Gabriel Bréau

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