24 septembre 1877 : Bataille de Shiroyama

En couverture : Représentation de la bataille de Shiroyama

Il y a 141 ans, le glas sonnait pour les samurais. Surclassés par l’équipement moderne de la nouvelle armée nationale japonaise, les derniers défenseurs de la tradition guerrière nippone sont anéantis à Shiroyama. L’AMA vous propose aujourd’hui un retour sur les derniers instants des fidèles du bushido.

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, le Japon s’est vu forcé à ouvrir ses frontières au monde. L’archipel nippon a cependant su s’adapter aux conditions imposées par ses « partenaires » commerciaux occidentaux : le Bakufu, régime politique traditionnel et traditionnaliste incarné par le shogun, a périclité à l’avantage du pouvoir personnel de l’Empereur, jusqu’alors simple figure symbolique. L’Empereur Meiji (1852-1912) devient graduellement le nouveau dirigeant d’un Etat qui se modernise et s’adapte à une vitesse impressionnante.

Cette évolution fulgurante ne profite pourtant pas à l’ensemble de la population japonaise. La classe des bushi, ou guerriers, voit ses privilèges lentement mais sûrement révoqués à partir de 1873 : leurs allocations sont partiellement puis totalement supprimées, et la conscription imposée au peuple leur retire l’exclusivité du port d’armes et du droit à faire la guerre. Cette situation scandalise d’autant plus les samurais spoliés que ce sont des clans issus de cette catégorie sociale qui ont ramené le Tennō japonais sur le devant de la scène politique. En particulier, le clan des Satsuma : ces derniers, issus du sud de Kyushu, héritiers de l’ancienne lignée des Shimazu, ont participé en première ligne à la guerre du Boshin pour renverser le shogunat Tokugawa et ses partisans. Par ailleurs, le conflit contre les forces du Bakufu avait été justifié par le besoin d’expulser à termes les Occidentaux, considérés comme une menace pour l’intégrité nippone.

Saigo Takamori (1828-1877) est issu de ce clan. Guerrier et commandant militaire d’exception, il est l’architecte de la capitulation d’Edo face aux forces impériales. Il devient l’un des fonctionnaires les plus importants de la Restauration Meiji, chargé entre autres de doter le Japon d’une armée moderne ; cependant, il s’oppose à l’abolissement de la classe des guerriers, et défend une modernisation et un développement du Japon qui respecterait les traditions les plus essentielles. Parmi ses autres objectifs, la lutte contre une corruption croissante au sein de l’appareil d’Etat, et l’organisation d’une campagne militaire contre la Corée pour canaliser l’agressivité des samurais. Incapable de se faire entendre par l’Empereur et ses conseillers, Saigo démissionne de son poste.

saigo

Saigo Takamori, représenté par l’artiste italien Chiossone

N’ayant rien perdu de son prestige et de ses qualités, Saigo Takamori se retire à Kagoshima, la capitale du clan Satsuma. Là-bas, il ouvre une académie militaire privée, qui s’étend rapidement à l’ensemble de la province. Dans les faits, ces académies emploient des samurais désillusionés par la politique impériale pour enseigner l’art de la guerre et former des groupes se rapprochant du modèle milicien, sous la protection du gouvernement de Kagoshima, qui a conservé une très grande marge de manœuvre vis-à-vis du pouvoir central.

Après l’échec d’une tentative d’assassinat sur la personne de Saigo, le gouvernement Meiji organise en janvier 1877 une unité navale avec pour mission de se rendre à Kagoshima et obtenir le désarmement des « académiciens » loyaux à Satsuma. En réponse, Saigo et ses fidèles s’attaquent à l’unité, entrant ainsi en rébellion ouverte contre le régime impérial. Le mois suivant, la tentative d’abordage d’un navire de guerre par les insurgés est considérée comme un crime de lèse-majesté, et poussent Tokyo à dépêcher la nouvelle armée nationale à Kyushu.

Saigo attire à lui les mécontents du nouveau régime, et constitue une armée de plusieurs dizaines de milliers d’hommes. Son armée est entraînée à la fois au combat traditionnel et aux tactiques plus récentes ; ses troupes sont capables d’employer des armes à feu et de l’artillerie. Le commandant dissident souhaite marcher sur Tokyo pour s’adresser à l’Empereur et plaider à nouveau sa cause ; il commet cependant l’erreur d’assiéger à la mi-février le château de Kumamoto, au nord de Kagoshima. Cette place forte est bien défendue, et son siège donne aux forces de Meiji de s’organiser et contre-attaquer avec près de 300 000 soldats. En dépit de la défection de certains des défenseurs, Saigo est forcé au repli en avril. Chaque camp a déjà perdu plus de 4 000 hommes, tandis qu’un fort détachement de policiers impériaux a débarqué à Kagoshima et arrêté son gouvernement.

La suite de la rébellion est une lente retraite pour les forces de Saigo qui fondent à vue d’œil face à la supériorité numérique écrasante des troupes impériales. À la fin du mois d’août, après plusieurs derniers carrés héroïques, l’armée de Satsuma est réduite à environ 500 hommes. Repoussé vers Kagoshima, déjà sous contrôle impérial, Saigo accepte l’affrontement au nord de la ville, à Shiroyama, le 24 septembre. Cinq cents samurais font face à trente mille soldats équipés de fusils et de canons modernes ; un ratio de soixante contre un.

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Représentation par Le Monde illustré de Takamori (assis, centre) et son état-major. À noter l’uniforme français du commandant.

Le commandant impérial, le prince Yamagata Aritomo (1838-1922), ordonne l’encerclement total des positions rebelles ; il prévoit un assaut sur tous les fronts, quitte à subir des pertes provoquées par tir ami. Après avoir épuisé ses munitions, Saigo ordonne de charger du haut de la colline retranchée les lignes impériales. La supériorité martiale des bushi et l’absence d’entrainement au corps-à-corps des soldats impériaux entraine la rupture et la désorganisation de la ligne de défense ; cependant, la supériorité numérique surclasse la bravoure et l’abnégation des insurgés. Saigo est lui-même mortellement blessé, touché par une balle à l’artère fémorale.

Les rares survivants de la charge se replie sur la colline ; là, Saigo décède de sa blessure. La légende veut qu’il ait eu suffisamment de force pour demander à l’un de ses derniers partisans de l’assister pour se faire seppuku. Après sa mort, les derniers samurais chargent de nouveau le bas de la colline, et sont exterminés, mettant un terme définitif à la Rébellion.

La bataille de Shiroyama et son issue ont deux conséquences majeures : en premier lieu, les samurais nippons perdent la dernière figure de ralliement d’envergure en la personne de Saigo, ainsi que la majorité d’entre eux prêts à se battre et à mourir pour leurs avantages et idéaux. L’écrasement de la Rébellion de Satsuma marque la fin irrémédiable de la classe des guerriers en tant que telle ; la majorité des survivants s’adapte au changement, trouvant un emploi dans l’armée, la marine et l’administration nationales. Ensuite, bien que de courte durée, le soulèvement a couté très cher au gouvernement Meiji, qui voit ses réserves d’or fortement réduites. C’est le début de l’introduction de billets de banques au Japon.

Avec le temps, Saigo Takamori acquiert un statut de héros tragique, voire de martyr ; la population apprécie en effet son implication entière en une cause à laquelle il croyait corps et âme. En 1889, l’Empereur Meiji pardonne son ancien conseiller, et réhabilite sa mémoire ; des monuments à son effigie sont érigés dans l’archipel, notamment dans le parc d’Ueno.

Cedric Legentil

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