『CINÉMA』Mademoiselle, par Park Chan-wook

Ne passons pas par quatre chemins : Mademoiselle (traduction littérale du nom coréen 아가씨, agasshi) est un film d’exception, croisement entre thriller et film psychologique et qui emprunte aussi au film érotique. Il allie avec brio beauté du décor, sophistication du scénario, et maîtrise de la réalisation. Son réalisateur, Park Chan-wook[1], déjà aguerri à l’art de la direction, et de la manipulation de son fidèle public, toujours avide qu’il se joue encore encore une fois de lui, n’en est pas à son coup d’essai. Souvenez-vous : son film Old Boy avait reçu le Grand Prix du Festival de Cannes en 2004. Mademoiselle a, lui, été nominé en 2016 pour la Palme d’Or et la Queer Palm, et son directeur artistique y a reçu le Prix Vulcain de l’artiste technicien. Park Chan-wook est aussi un habitué des festivals de cinéma asiatiques. Depuis ses consécrations occidentales, chaque nouveau film est attendu impatiemment en France, et finit toujours par être l’objet de pavés dans les rubriques cinématographiques des journaux et magazines.

Pour réaliser Mademoiselle, il s’est librement inspiré de Du bout des doigts (Fingersmith), ouvrage de la romancière anglaise Sarah Waters, paru en 2002. Dans ce livre à l’intrigue située dans l’Angleterre victorienne, une jeune femme devient la servante d’une riche lady plus âgée, mais surtout, bien sûr, de rang totalement différent. S’y mêlent amour, tentative d’arnaque et séjour en asile psychiatrique. Park Chan-wook transpose ce récit dans la péninsule coréenne de la première moitié du XXe siècle, alors occupée par le Japon colonisateur, tout en conservant la trame sophistiquée du roman anglais. Le film, tourné au Japon, est d’une beauté époustouflante. Les paysages semblent sortir de peintures grandioses, les costumes sont somptueux, l’architecture des maisons splendide. Dans ce décor, ce n’est évidemment pas une jeune Anglaise mais une jeune Coréenne nommée Suk-hui qui parvient à se faire embaucher comme servante auprès d’une aristocrate japonaise, Mademoiselle Hideko, installée en Corée (d’où le titre anglais, The Handmaiden). Cette dernière habite seule avec son oncle tyrannique, dont les noirs secrets sont révélés petit à petit au cours du film. Les rapports de force à l’œuvre dans le film sont donc de classe, de genre, et de « race » – la colonisation par le Japon de la péninsule coréenne étant justifiée par la prétendue infériorité raciale des Coréens. Une histoire d’amour entre une Coréenne et une Japonaise durant cette période peut être scandaleuse pour certains Coréens, dans un pays qui ne s’est pas encore remis « psychologiquement » de la colonisation, et qui conserve donc de la rancœur à l’égard du peuple japonais.

ml

Mademoiselle Hideko et Suk-hui dans la chambre à coucher de la première.
© https://www.yam-mag.com

Park Chan-wook mène si bien ses spectateurs par le bout du nez, qu’au fil de l’intrigue, tout semble à la fois plus embrouillé et très clair. Mademoiselle fait partie de ce genre de films dont on ne peut jamais vraiment oublier la trame une fois vus. Mais il est également un de ces films qu’il faut voir à plusieurs reprises afin de les apprécier encore mieux.

Film particulier en Corée car comportant des scènes de sexe longues et très visuelles (de sexe lesbien, de surcroît), il est également rare puisque bilingue – dans la Corée colonisée, le japonais et le coréen se mélangent. Ainsi peut-on entendre, dans la même scène, le même personnage parler une fois dans une langue, une fois dans l’autre. Ce qui sert l’intrigue de l’arnaque, et met le spectateur, qui comprend tout grâce aux sous-titres, dans la confidence.

En outre, ce film transpire la haine des hommes. Quasiment tous les personnages masculins sont des agresseurs et des violeurs, cupides, pervers, sadiques, dérangés. Dès lors, il n’est pas étonnant que les femmes s’en détournent. C’est un moyen pour Park Chan-wook de montrer que dans l’Asie-Pacifique du début du XXe siècle, les rapports humains, déjà peu tendres entre hommes, ne peuvent qu’être violents pour les femmes. Cependant, il serait trop facile de le cataloguer « film féministe » sur ce seul fondement. Il a en effet été critiqué, comme d’autres films réalisés par des hommes ayant pour sujet le lesbianisme, pour l’absence de réalisme des scènes de sexe lesbien et la mise en scène des corps féminins, certes magnifiques, mais très « lissés », au profit d’un œil masculin.

Malgré la violence omniprésente dans le film, son ton est pourtant très humoristique. Aller voir le film sur grand écran, c’est l’assurance d’entendre des rires – et de rire soi-même ? – toutes les cinq minutes. Des sujets sombres sont abordés avec légèreté, la maladresse des personnages force le sourire attendri. Même les scènes de violence atroce arrivent à arracher un sourire au spectateur… Bref, vous l’aurez compris, Mademoiselle est un film incontournable ; profitez de vos vacances pour le voir, si ce n’est pas déjà fait.

Pour les personnes que cet article n’auraient pas convaincues, la bande-annonce officielle de Mademoiselle est accessible sur Youtube en cliquant sur ce lien. Nous vous recommandons cependant de ne pas la regarder afin de vous immerger dans le film l’esprit vierge…

Julie Poujol

 

[1]   En coréen, 박찬욱, Pak Ch’an-uk selon la transcription McCune-Reischauer. À cette transcription de son nom lui est ici préférée celle qu’il utilise à l’international.

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