31 juillet 1986 : Décès de Chiune Sugihara

 Photo de couverture : Sugihara Chiune

Il y a 32 ans s’éteignait le seul Juste parmi les nations japonais, Chiune Sugihara. Ancien diplomate de l’Empire nippon, cet individu a pris des risques conséquents pour sauver des milliers de juifs de la barbarie nazie. L’AMA vous propose aujourd’hui de revenir sur la vie de ce héros méconnu.

Sugihara Chiune naît le 1er janvier 1900 à Mino, dans la préfecture de Gifu. Il est le 2e enfant d’une fratrie de cinq, issue d’un foyer relativement aisé. Son père voulait le voir devenir physicien ; cependant il échoue délibérément à ses examens pour entrer à l’Université Waseda à 18 ans, dont il sort diplômé en langue anglaise.

A 19 ans, il réussit l’examen pour obtenir une bourse d’études du Ministère des affaires étrangères. Il passe ensuite deux ans comme sous-lieutenant stationné en Corée, qui est alors rattachée à l’Empire. En 1923, il est reçu avec les honneurs au concours pour entrer au Ministère. Il est envoyé à Harbin, en Mandchourie, où il apprend l’allemand et s’affirme comme un expert sur les questions russes. Sa première femme, pour laquelle il se convertit à l’orthodoxie, est d’ailleurs de nationalité russe.

En 1935, Sugihara démissionne de son poste en Mandchourie pour protester contre les mauvais traitements infligés aux Chinois locaux. La même année,  il divorce et retourne au Japon. Il y épouse en deuxième noces Kikuchi Yukiko, avec qui il partagera le reste de sa vie et aura quatre fils.

Après un poste de traducteur en Finlande, Sugihara rejoint Kaunas, capitale de la Lituanie, en 1939. La situation sur place est très tendue : les pays baltes sont à la merci des deux Etats totalitaires voisins, l’Allemagne nazie et la Russie soviétique. Le rôle de Sugihara, nommé vice-consul, consiste à observer et rapporter tout mouvement de troupes dans la zone ; il doit également aider à déterminer si le Troisième Reich compte s’attaquer ou non à l’Union des Républiques Soviétiques et Socialistes (URSS).

Durant l’été 1940, alors que la Pologne est divisée en deux zones d’occupations, allemande et soviétique, l’URSS envahit les États baltes. Pour les juifs polonais et baltes, la situation devient très dangereuse, d’autant que la majorité habite dans les villes, zones où les troupes d’occupation sont les plus présentes. Or, pour fuir, un visa est nécessaire, et très peu de pays sont prêts à en délivrer.

Le consulat japonais est sollicité comme les autres antennes diplomatiques de Kaunas. À Tokyo, les dirigeants sont partagés entre la peur générée par les pressions des officiels nazis, et la prédilection pour une position ambivalente. Sugihara contacte à trois reprises ses supérieurs de Tokyo, la réponse est toujours catégorique : les requérants doivent se plier aux procédures d’immigration appropriées, et avoir des fonds suffisants pour espérer obtenir leurs visas. Cependant, la majorité des candidats n’ont ni le temps, ni les moyens nécessaires.

Le 18 juillet 1940, Sugihara, parfaitement conscient du risque encouru, décide de prendre l’initiative. Dans un acte d’insubordination d’autant plus surprenant que d’ordinaire les Japonais respectent scrupuleusement leur hiérarchie, le vice-consul prend sur lui de rédiger des visas valables pour dix jours. Alors que son poste n’est pas assez élevé pour permettre d’agir ainsi, Sugihara travaille pendant plus d’un mois jusqu’à 20 heures par jour pour rédiger ces précieux documents. Il trouve un accord avec l’Union soviétique pour que les porteurs de visas puissent prendre le transsibérien à destination de Shanghai, alors sous contrôle japonais ; cette destination n’exige en effet pas de visa pour entrer.  D’autres choisissent de rejoindre Vladivostok en Sibérie orientale puis Kobe au Japon, où une petite communauté juive réside.

Grâce à la rédaction de ces visas, Sugihara permet de sauver d’autant plus d’individus qu’ils sont délivrés à des adultes qui peuvent emmener leurs enfants avec eux. Des témoignages affirment que le vice-consul, forcé de quitter Kaunas le 4 septembre à la fermeture du consulat, continuait de distribuer des visas jusqu’au départ de son train. Manquant de temps, il finit par donner des pages blanches portant uniquement le sceau consulaire et sa signature, suffisant pour être considéré comme document officiel après complétion. À la foule rassemblée lors de son départ, il présenta ses excuses de n’avoir pu faire plus.

« Je vous demande pardon. Je ne peux en écrire plus. Je vous souhaite le meilleur »

 

Le nombre exact de rescapés grâce à l’action de Sugihara est difficile à estimer. La quantité de visas délivrés est estimée à  six mille, ce qui n’inclut cependant pas l’entièreté des familles protégées par ces documents. Il faut également tenir compte des individus qui ne sont pas parvenu à échapper aux purges en dépit de la possession d’un visa. Au demeurant, il est généralement admis que plus de 40 000 personnes sont aujourd’hui en vie grâce au vice-consul japonais.

Après son départ de Kaunas, Sugihara est affecté à Königsberg, Prague et Bucarest. En 1944, les troupes d’invasion soviétiques en Roumanie l’envoie avec sa famille en camp de prisonniers pour dix-huit mois. Il retourne au Japon en 1946 ; l’année suivante, son ministère lui demande sa démission, officiellement pour réduction du personnel. Sa femme Yukiko est toutefois convaincue qu’il s’agit d’une punition pour son action en Lituanie.

À la suite de son renvoi, Sugihara ne travaillera plus en tant que diplomate. Il vit de petits boulots puis passe 16 ans en URSS pour subvenir aux besoins de sa famille restée au Japon.

En 1968, Joshua Nishri, un Israélien né en Pologne et l’un des juifs sauvés par Sugihara, prend contact avec lui. L’année suivante, le Japonais est reçu par le gouvernement israélien, alors que le reste de ceux qui ont bénéficié de son aide militent pour la reconnaissance de son action. En 1984, Yad Vashem, l’organisation chargée de la mémoire des victimes de l’Holocauste, lui décerne le titre de Juste parmi les nations.

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Plaque au nom de Sugihara à côté de l’arbre planté par son fils à Jérusalem

En 1985, celui que ses bénéficiaires appelaient « Sempo » accorde une interview pour expliquer son action 45 ans auparavant, avant de s’éteindre l’année suivante.

« Ma motivation […] est le genre de sentiment que n’importe qui aurait si il était confronté à des réfugiés, suppliant les larmes aux yeux. Il ne peut faire autrement que de sympathiser avec eux […] J’ai moi-même pensé que c’était la bonne chose à faire. Il n’y pas de mal à sauver la vie de beaucoup de gens…Le concept d’humanité, de philanthropie…d’amitié pour son prochain…avec ce concept, j’ai osé faire ce que j’ai fait, confronté à cette situation si compliqué – et à cause de cela, j’ai agi avec deux fois plus de courage »

 Ses voisins et le reste du Japon découvrent alors l’étendue de son rôle quand une délégation importante d’Israéliens assiste à son enterrement. Sugihara reste encore aujourd’hui inconnu de la majorité de ses concitoyens, en dépit d’être le seul Japonais à avoir reçu le titre de Juste.

Cédric Legentil

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