Est-il possible de déchiffrer le chaos birman ?

            D’avril à juillet 1994 a éclaté au Rwanda une catastrophe humaine telle qu’on n’en avait pas vue depuis la Deuxième Guerre mondiale, le génocide de 800 000 Tutsi, causé par une haine de l’autre générée artificiellement. En effet, après presque 80 ans de construction d’une élite inventée à travers un remaniement mensonger de l’histoire des clans tutsis et uthus, la création artificielle de différences physiques entre les deux groupes et bien d’autres subterfuges, les colons belges ont réussi avec brio à ancrer au plus profond des deux ethnies auparavant unies une haine tenace et meurtrière.  Cet événement effroyable, qui devrait servir d’exemple à ne jamais répéter pour l’humanité entière, n’est pourtant malheureusement pas une anomalie dans la trajectoire des Hommes. Et pour cause, un scénario très similaire est en train de se reproduire bien loin de la cité-jardin de Kigali, dans l’État d’Arakan en Birmanie, où les actions violentes de l’armée birmane à l’endroit de la minorité musulmane ont été qualifiées d’« exemple classique de nettoyage ethnique » par le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme. En effet, si rien n’est fait pour atténuer les tensions entre populations bouddhiste et musulmane en Birmanie, la situation pourrait très vite dégénérer en génocide des musulmans arakanais, plus communément connus sur la scène internationale sous le nom de Rohingyas (Debomy, 2018). Ce peuple auquel on refuse la nationalité birmane se retrouve en effet persécuté par la toute puissante armée birmane depuis les années 1970 et le lancement d’une abjecte « opération anti-immigrants illégaux » (Kipgen, 2014).

Tenter de s’informer au sujet des Rohingyas, de la cheffe d’État birmane, Aung San Suu Kii, ou de la situation en Birmanie est un véritable casse-tête. Non seulement les informations reléguées par les médias occidentaux sont souvent incomplètes et ne rendent pas compte de la réalité, mais elles ne restent aussi souvent qu’à l’état d’hypothèses, notamment en ce qui concerne Aung San Suu Kii.  Après deux mois de recherches fouillées sur le sujet, nous tenterons donc ici de faire le point sur la situation des Rohingyas et d’expliquer comment nous en sommes arrivés à l’exode de plus de 800 000 réfugiés vers la frontière du Bangladesh depuis août 2017 (UNHCR, 2018).

Alexandre le Grand avait dénoué le nœud gordien, les Britanniques en ont élaboré un nouveau en Birmanie

        Tout d’abord, pour comprendre la Birmanie, il est nécessaire de comprendre sa position géographique de carrefour entre plusieurs peuples. La Birmanie est un pays d’Asie du Sud-Est, un petit peu plus grand que la France, à majorité bouddhiste (presque 90 %). Situé dans une région très stratégique, ce pays, néanmoins le plus pauvre d’Asie du Sud-Est, est entouré du nord-ouest au sud-est du Bangladesh, de l’Inde, de la Chine, du Laos et de la Thaïlande, et ses côtes sont bordées au sud par le golfe du Bengale et l’océan Indien. La capitale de la Birmanie, Rangoun, se situe au sud du pays, mais la ville de Nayipyidaw, plus au centre, tient aussi le rôle de capitale administrative. L’État d’Arakan, quant à lui, scène principale du drame rohingya, était à l’origine un État indépendant où coexistaient pacifiquement plusieurs ethnies, dont d’anciens marchands musulmans venus de Perse ou d’Arabie, qui fut annexé par la Birmanie à la fin du XVIIIe siècle (de Mersan, 2016).

Birmanie-Rohingyas
Carte de la Birmanie actuelle et de l’État d’Arakan © Courbage, Youssef. « Rohingyas : où sont passés les musulmans de Birmanie ? », L’Histoire, 2016 No 423.

C’est ensuite, en 1885, que la tout sauf tendre British East India Company finit de conquérir le royaume de Birmanie pour le compte du Royaume-Uni, détruisant par la même occasion le lien sacré entre la monarchie birmane, exilée en Inde, et le clergé bouddhiste, seul fil fragile qui fédérait encore les centaines d’ethnies peuplant alors le territoire (Wade, 2017). En outre, après avoir longuement étudié la stratégie d’expansion de l’Empire romain à l’est de la Méditerranée, les Britanniques ont réussi à émuler à la perfection le principe de « diviser pour régner » de leurs ancêtres latins pour l’appliquer d’abord en Inde, puis en Birmanie (Morrock, 1951). Ainsi, pour mieux asseoir sa domination dans la région, la Couronne britannique encouragea l’immigration indienne, de religion hindoue ou musulmane, dans sa nouvelle colonie pour occuper les postes de clercs, banquiers et autres emplois leur octroyant le monopole des finances, et de là, provoquer volontairement une dépendance économique des Birmans envers les Indiens (Wade, 2017). C’est alors que, dans les années 1930, les premières émeutes anticoloniales éclatèrent à Rangoun, dont la population était déjà composée d’une majorité indienne de 212 000 personnes, contre 128 000 Bamars, groupe ethnique normalement majoritaire en Birmanie (Wade, 2017). Cette situation explosive fut en outre exacerbée par la crise économique de l’époque qui creusa l’endettement déjà considérable des colonisés envers les Indiens, qui eux détenaient en outre la majorité des rizières pour nourrir le peuple (Wade, 2017).

C’est donc la parfaite maîtrise britannique de la tactique du « diviser pour régner » qui imprégna la population bouddhiste de cette peur des étrangers de religion différente, assimilés au pouvoir colonial et représentant par conséquent une menace pour la survie des Birmans (Wade, 2017). Ceci explique qu’en 1947, date de l’obtention de l’indépendance birmane, le pays se noya dans une série de conflits armés ethnicoreligieux pour tenter de démêler le nœud gordien qui révèlerait enfin à tous qui était Birman et qui ne l’était pas (Debomy, 2018).

La controverse imaginée autour des Rohingyas

         Le plus grand problème des Rohingyas en Birmanie est le fait qu’ils ne soient pas répertoriés parmi les 135 ethnies officielles, car la majorité de la population birmane les considère comme des étrangers qui ont été importés dans le pays par les Britanniques pendant la colonisation, au contraire des Hui chinois, des musulmans indiens et des Zerbadies (Kipgen, 2014 et Courbage, 2016). Les Rohingyas se voient donc refuser la nationalité du pays dans lequel ils sont nés, dotés seulement d’une carte d’identité blanche marquant leur statut d’apatrides (Courbage, 2016). Mais pourquoi cette différence entre communautés musulmanes de Birmanie ? Selon l’article d’Alexandra de Mersan de 2016, « Comment les musulmans d’Arakan sont-ils devenus étrangers à l’Arakan ? », la communauté musulmane d’Arakan a été assimilée à plusieurs noms, désignant cependant souvent la même chose, « l’étranger ». Nous comptons d’abord le terme « Kaman », qui désignerait un groupe de musulmans ayant fui vers le royaume d’Arakan au XVIIe siècle, chassé par l’empereur moghol (de Mersan, 2016). Ensuite vient le surnom « kala » ou « celui de l’ouest », se rapportant à ceux qui parlent des langues de la famille indienne, et enfin, le nom encore moins flatteur, mais préféré de l’armée birmane, « Bangali », qui qualifierait les immigrants du Bengale et du Bangladesh qui se seraient installés illégalement dans l’État d’Arakan (de Mersan, 2016).

Car il faut bien préciser qu’en Birmanie, peu de gens appellent les Rohingyas par ce nom, comme le démontre Nehginpao Kipgen, professeur de sciences politiques spécialiste de la Birmanie, « Le peuple birman en général, et surtout les Arakanais, en écrasante majorité bouddhiste, n’utilisent apparemment pas le terme de Rohingya. Ils préfèrent se servir du mot Bengali et parfois, de son alternative: kalar » (Kipgen, 2014). De même, en 1978, le gouvernement militaire birman, qui a fait fuir quelque 300 000 musulmans vers le Bangladesh lors d’une opération « anti-immigrants illégaux », affirmait en effet que « les soi-disant réfugiés sont en fait des immigrants illégaux ou individus fuyant la loi. Il a été prouvé que ceux qui étaient qualifiés de « réfugiés » étaient en réalité des citoyens du Bangladesh qui s’étaient installés illégalement le long de la frontière du côté birman. Selon la radio officielle Burma News Agency (NAB), les ‘Bengali’ ont dû fuir, car ils n’avaient pas de documents d’identité officiels » (Kipgen, 2014). En effet, ces documents, les Rohingyas auraient beau chercher ils ne les trouveraient pas, car le gouvernement militaire les avait déjà confisqués lors d’une inspection de citoyenneté arbitraire qui n’a eu lieu que pour eux (Kim, 2017).

Pourtant, depuis 2012, la communauté musulmane de l’Arakan s’est dotée du nom « Rohingya », terme maintenant utilisé par la communauté internationale dans son ensemble (de Mersan, 2016). Nous avions déjà expliqué, lors d’un point d’actualité antérieur, que la hantise de la – majorité – bouddhiste birmane était non seulement de disparaître parce qu’envahie par un peuple étranger, mais surtout, que le gouvernement du pays soit accaparé par la minorité de 2 % (!!!) que constitueraient les Rohingyas si ceux-ci obtenaient enfin la nationalité qui leur est due. Et pour cause, les familles bouddhistes de Birmanie ont vu leur taux de natalité baisser de 6 à 2,3 enfants par femme depuis les années 1970, alors que celle des Rohingyas tourne toujours autour de 4 à 5 enfants par femme sur la même période, fait auquel les autorités pourraient sûrement remédier en arrêtant d’interdire l’accès à l’éducation aux musulmans arakanais (Courbage, 2016)… Pour tenter de changer leur statut de non-nationaux, Frédéric Debomy (2018) explique, citant le géographe Martin Michalon, que « Pour participer à la vie politique du pays, ils [les musulmans d’Arakan] devaient conquérir une légitimité historico-ethnique qui ferait d’eux le 136e groupe ethnique ‘indigène’ de Birmanie. Les meneurs musulmans de l’époque [lancèrent] donc un processus d’ethnogenèse, c’est-à-dire de création d’une identité ethnique originale ». Cependant, en attendant la réussite de cette stratégie ambitieuse dans un pays imprégné d’une atmosphère foncièrement islamophobe, tout est permis à l’encontre des Rohingyas d’Arakan (Kipgen, 2012).

Comme nous l’avons fait remarquer plus haut, les tensions sont en effet assez anciennes. Dans les années 1970, puis 1990, l’armée birmane avait déjà démontré ses talents de harcèlements, tortures et persécutions en tout genre pour chasser les musulmans d’Arakan vers le Bangladesh (Kipgen, 2014). De ce fait, des milliers de Rohingyas ont déjà fui en Indonésie, Malaisie, Thaïlande et Pakistan, pays dans lesquels ceux-ci sont plus ou moins bien accueillis (Courbage, 2016). Puis, en juin et octobre 2012, les choses se sont encore envenimées du fait d’un viol suivi du meurtre d’une femme arakanaise par trois musulmans (Kipgen, 2014). Le recours à la justice semblant apparemment inefficace pour l’armée birmane et certains bouddhistes de l’État d’Arakan, la région s’enflamma sur fond d’émeutes revanchardes entre Rohingyas et bouddhistes, avec pour seules interventions de l’État birman, l’envoi d’une commission pour rédiger un rapport sur la situation et l’accusation de certaines organisations internationales qui achevait d’attiser les conflits dans la région (Kipgen, 2014). Enfin, la dernière croisade de l’armée birmane contre les musulmans d’Arakan date de 2017 et a fait fuir plus de 300 000 réfugiés vers le Bangladesh voisin. Ainsi, destruction de maisons, viols et autres crimes inhumains ont encore été perpétrés dans l’État d’Arakan en « conséquence de l’attaque de postes de police par des ‘extrémistes bengalis’ qui avaient ‘demandé à être reconnus en tant que Rohingyas’ » (Debomy, 2018 citant la déclaration du chef de l’armée birmane, Min Aung Hlaing, sur Facebook). Car, face à une telle privation des droits humains comme celui d’être en sécurité ou simplement celui de vivre, s’est formée une Armée du salut des Rohingyas de l’Arrakan (ARSA), groupe armé qui s’est donné pour mission de défendre les droits des Rohingyas, notamment à travers des attaques contre des postes de police de l’État d’Arakan. (Debomy, 2018).

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Estimation du total des nouveaux arrivants de Birmanie vers le Bangladesh © UNHCR, Juillet 2018

C’est donc cet incident qui a renouvelé la rage de l’armée contre les Rohingyas en août 2017 et provoqué, selon les chiffres de la Haute commission des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), la fuite de 855 328 réfugiés vers le Bangladesh (2018). Ceux-ci se sont enfuis à la hâte dans des camps de fortune construits autour du port de Cox’s Bazar au Bangladesh, créant ainsi une situation qualifiée par l’UNHCR de « crise de réfugiés évoluant le plus rapidement du monde » (2018). Toujours selon la Haute commission de l’ONU, les réfugiés Rohingyas seraient composés à 55 % d’enfants, dont beaucoup s’occupent de leurs frères et sœurs en attendant de retrouver leurs parents (2018). Les camps du Bangladesh comptent aussi 16 % de mères seules avec leurs enfants et 3 % de personnes âgées (UNHCR, 2018). Beaucoup de femmes enceintes ont aussi accouché depuis leur arrivée dans des camps insalubres, ni complètement considérés comme Bangladeshi, ni situés en zone birmane, créant ainsi des centaines de bébés sans nationalité définie et rendant ces sites d’accueil de fortune extrêmement vulnérables (UNHCR, 2018).

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Localisation des camps de Rohingyas au Bangladesh © UNHCR, Juillet 2018

Le gouvernement du Bangladesh et l’ONU ouvrent donc l’œil pour tenter de détecter tout signe de radicalisation dans les camps (Debomy, 2018), mais le problème majeur auquel se voient confrontées les autorités du Bangladesh depuis l’arrivée des réfugiés dans leurs frontières est celui de la contrebande de Yaba (Siddharthya, 2018). Cette pilule rouge provenant de Birmanie est composée d’un mélange de caféine et de méthamphétamine de mauvaise qualité, constituant une drogue très populaire en Thaïlande et au Bangladesh en raison de son prix dérisoire et de son format facile à transporter (Siddharthya, 2018). Par ailleurs, selon plusieurs gardes-frontière bangladeshis interviewés pour le compte de The Diplomat (2018) par le journaliste indien, Syddharthya Roy, la Birmanie utiliserait les allées et venues des réfugiés Rohingyas de part et d’autre de la frontière et la vulnérabilité de cette population déplacée pour faire le commerce de cette drogue, dont pas un village du Bangladesh aujourd’hui n’est épargné (Syddharthya, 2018). Cependant, malgré cette situation critique, d’autres réfugiés rohingyas plus chanceux arrivent à trouver du travail auprès des pêcheurs de Cox’s Bazar, grâce auxquels ils peuvent gagner entre 200 et 300 taka (2-3 euros) pour une expédition de cinq jours (The Guardian, 2018). Malgré cette lueur infime d’espoir, l’arrivée en masse de réfugiés à la frontière du Bangladesh a créé une situation critique qui ne pourra pas durer encore trop longtemps et dont la faute est incombée à une personne qui n’a pourtant pas beaucoup de pouvoir au sein de son propre gouvernement.

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Des réfugiés rohingyas travaillant dans un village de pêcheurs du Bangladesh © « Rohingya Refugees Fish in Troubled Waters – Photo Essay ». The Guardian, 15 juin 2018, sect. Art and design. http://www.theguardian.com/artanddesign/2018/jun/15/rohingya-refugees-fish-in-troubled-waters-photo-essay.

 

La question sur toutes les lèvres : que penser d’Aung San Suu Kii ?

        Comme nous l’avions déjà évoqué en avril dernier dans un point d’actualité de l’AMA, l’obtention d’un Prix Nobel de la paix ne transforme pas pour autant son lauréat en président démocratique parfait ayant réponse à tout. D’autant plus que, dans le cas de la cheffe d’État birmane, Aung San Suu Kii, celle-ci est loin de disposer d’un pouvoir suffisant pour imposer sa loi face à l’armée, ancienne dirigeante du pays, qui a toujours l’apanage des questions de sécurité intérieure, de défense et de stabilité des frontières, grâce à son quart de sièges au sein du Parlement birman (Debomy, 2018). Pourtant, depuis l’apparent retrait de l’armée birmane dans ses baraques en 2015, Aung San Suu Kii doit essuyer toutes les critiques de médias occidentaux qui transportent leur vision d’une armée qui n’apparaît sur la scène publique qu’à l’occasion d’une fête nationale ou autre occasion décorative, sur une armée qui a maintenu une dictature de plomb sur la société birmane pendant cinquante ans et qui conserve un libre arbitre apparemment total sur ses actions dans le pays (Debomy, 2018).

Ceci sans compter le climat national qualifié par Nehginpao Kipgen (2014) de violemment islamophobe. Effectivement, ce sont les moines bouddhistes extrémistes, dont le caractère religieux provoque l’admiration du peuple birman, qui véhiculent préjugés et discours haineux contre les musulmans du monde (Kipgen, 2014). Par exemple, pendant les émeutes de 2012, des manifestations de moines, plus tard rejoints par la population bouddhiste, ont été organisées pour soutenir la proposition du président Thein Sein de relocaliser les Rohingyas dans un autre pays (Kipgen, 2014). En outre, le professeur explique aussi que « Pendant les troubles, des dépliants furent disséminés dans l’État d’Arakan pour attiser la peur et la colère des bouddhistes locaux. Les prospectus laissaient entendre que le plan islamique mondial s’était insinué dans des pays non musulmans sous différentes formes, comme la pratique de la polygamie, la construction et l’expansion de mosquées, ou le soutien aux Rohingyas pour l’accès au statut de minorité nationale » (2014). Ce sont donc des rumeurs et discours quotidiens de ce genre, très communs dans la sphère publique birmane, qui poussent certains Arakanais à grimper dans des bus remplis de villageois bouddhistes bien décidés à aller assaillir des villages Rohingyas, car « Si je ne protège pas ma race, elle va disparaître » (Wade, 2017). Les bouddhistes birmans seraient-ils atteints du « syndrome de l’homme blanc ? »

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Aung San Suu Kii demandant à la communauté internationale de ne pas utiliser le terme Rohingya © Sassen, Saskia. « Is Rohingya Persecution Caused by Business Interests Rather than Religion? » The Guardian, 4 janvier 2017, sect. Working in development. http://www.theguardian.com/global-development-professionals-network/2017/jan/04/is-rohingya-persecution-caused-by-business-interests-rather-than-religion.

Mais nous ne cherchons pas pour autant ici à excuser complètement Aung San Suu Kii de son attitude envers les Rohingyas. En effet, la cheffe d’État birmane et son gouvernement sont tout de même coupables d’avoir refusé de reconnaître l’existence du nettoyage ethnique perpétré par l’armée birmane envers la minorité musulmane d’Arakan (Debomy, 2018). De même, la « Dame de Rangoun » semble aussi ajuster son discours à celui d’une armée contre laquelle elle s’est opposée pendant 25 ans en n’osant pas utiliser le terme de Rohingyas pour un peuple qui n’aspire, comme elle, qu’à l’union nationale (Debomy, 2018). En effet, alors que les mots d’Aung San Suu Kii pourraient sûrement apaiser un tant soit peu un peuple au sein duquel elle jouit d’une grande notoriété, son silence n’a rendu que plus bruyants les discours de haine contre les Rohingyas, aggravant de beaucoup leur situation et celle des autres musulmans du pays (Debomy, 2018). Mais, si l’on peut, à la limite, pardonner à Aung San Suu Kii l’ambigüité de sa position délicate, de même que la haine artificiellement construite de la population bouddhiste de Birmanie à l’égard des Rohingyas, ce qu’il importe en revanche de condamner sans détour, ce sont les exactions répétées de l’armée birmane contre un peuple sans défense.

Et pendant ce temps, l’armée birmane jouit d’une impunité scandaleuse

      Car, nous le soulignons depuis le début de cet article, la grande coupable de la tragédie rohingya reste l’armée birmane. C’est le gouvernement militaire qui organise son « opération de nettoyage anti immigrants illégaux » en 1978. C’est encore la junte militaire qui a chassé les Rohingyas au Bangladesh, puis les a forcés à revenir en 1991-1992. C’est l’armée birmane qui a lancé ses expéditions « punitives » dans l’État d’Arakan en 2012 et c’est encore elle qui mène des opérations de « nettoyage ethnique » aux yeux de tous, et ce, sans être jamais punie (Kipgen, 2014 et Debomy, 2018). Les exactions des militaires birmans sont, comme vous pouvez l’imaginer, nombreuses et inventives. Selon Amnesty International, elles vont du viol à l’incendie de villages, en passant par la privation d’aide humanitaire et la création de famines artificielles (Debomy, 2018).

Ainsi, pour montrer son mécontentement face à des crimes contre un peuple d’une religion à propos de laquelle aucun des membres du Conseil de sécurité de l’ONU n’a de connaissances sérieuses, la communauté internationale, mais en fait l’Occident, ou plutôt l’Union européenne et les États-Unis, ont mis fin à un programme d’études destiné à des officiers birmans, qui ne pourront en outre dorénavant plus se rendre librement en Europe ou aux États-Unis (Debomy, 2018). Très concrètement, dorénavant les militaires birmans devront choisir les plages du voisin thaïlandais pour leurs vacances plutôt que la grisaille anglaise. Quel sacrifice ! Car, tant que l’armée birmane n’aura pas menacé d’amorcer un programme nucléaire ou découvert du pétrole dans son sous-sol, aucune autre sanction ne sera apparemment levée contre elle, malgré ses multiples crimes contre les droits de l’homme.

 

Paix, ONU.jpg
L’efficacité de l’ONU en toute circonstance © Laliberté, Luc. « Les Tours de Laliberté : Caricature paix, ONU et Syrie… » Les Tours de Laliberté (blog), 17 septembre 2013. http://toursdelaliberte.blogspot.com/2013/09/caricature-paix-onu-et-syrie.html.

D’ailleurs, même si le Conseil de sécurité des Nations Unies venait à prendre conscience de la réelle tragédie birmane, celui-ci serait immédiatement bloqué par la Russie, et bien sûr la Chine. En effet, l’empire du Milieu profite allègrement de la situation à Arakan pour tenter de rétablir les anciennes relations qu’il cultivait avec son voisin birman avant la colonisation britannique (Debomy, 2018). En outre, il ne faudrait pas non plus que l’ONU s’inspire de la situation des Rohingyas pour apostropher la Chine elle-même sur son traitement inadmissible de sa minorité musulmane ouïghour, dont vous pourrez trouver quelques exemples dans le point d’actualité de juin de l’AMA. Tout de même ! La « communauté internationale » restera-t-elle de marbre face à cette situation pourtant qualifiée par elle même de « désastre humanitaire », comme en 1994 ? Certains pourront cependant se réjouir du licenciement par le gouvernement birman du général Maj Gén Maung Soe, apparemment bien trempé dans les récents événements de 2017 (The Guardian, 2018). Cela dit, même si cet acte fut mis en œuvre par la Birmanie à l’issue des timides pressions de l’Union européenne et du Canada sur les autorités du pays, le gouvernement birman a mis le licenciement du général sur le compte de « la faiblesse de sa réponse aux attaques de postes de police par le groupe Rohingya militant ARSA » (The Guardian, 2018). Quelle belle ode à l’impunité !

Les Rohingyas : quelle solution ?

         La paralysie déroutante de la « communauté internationale » s’explique aussi peut-être par son incompréhension du cas complexe que représente la Birmanie. Cette incompréhension de la situation birmane se traduit d’ailleurs de manière flagrante dans l’accord passé entre deux agences de l’ONU et le gouvernement birman pour le retour – oui, le « retour » — des réfugiés rohingyas dans l’Arakan (The Guardian,  2018 ). À cette réponse de l’ONU face à la troisième crise de réfugiés rohingyas en exactement 40 ans (!!!), il est clair que la communauté internationale ne s’intéresse que peu à cette situation, car aucun individu un tant soit peu raisonnable et informé sur le sujet n’oserait sûrement proposer le retour de plus de 800 000 réfugiés dans l’État où ils ont acquis le statut de « minorité la plus persécutée du monde » — selon les termes de l’Organisation des Nations Unies ! — sans de sérieuses garanties de sécurité de la part du gouvernement birman, mais aussi et surtout de l’armée birmane. Cette proposition, les représentants rohingyas des camps de réfugiés du Bangladesh l’ont d’ailleurs refusée, bien conscients de la haine acharnée de l’armée birmane envers leur minorité (The Guardian, 2018).

Alors y a-t-il une solution pour le cas Rohingya, ou devrait-on plutôt dire, pour le cas Birman ? Cette solution, d’aucuns l’effleurent, mais personne n’a encore réussi à l’élaborer de façon claire et concrète. Aung San Suu Kii elle-même avait commencé sur la bonne voie, en « annonçant devant le Parlement et quelques diplomates étrangers qu’elle souhaitait une redéfinition des paramètres historiques de la construction nationale » (Debomy, 2018). En effet, si l’ONU et le gouvernement birman souhaitent réellement le retour des Rohingyas dans leurs anciens villages, il faut abandonner cette Birmanie « divisée par les croyances religieuses, l’appartenance à une ethnie ou la politique » (Debomy, 2018). Se lancer sur la route de la réconciliation avec un passé colonial douloureux, tenter d’atténuer les différences fabriquées artificiellement entre les groupes vivant en Birmanie et tenter de ranimer le dialogue entre ces mêmes groupes pour enterrer la peur inutile qu’ils ont les uns des autres constituerait donc un chemin, certes moins rapide que les programmes de l’ONU, mais pourtant moins destructeur, moins coûteux et surtout moins susceptible d’aboutir vers une nouvelle catastrophe telle que le génocide au Rwanda en 1994, tel que ceux-ci.

 

 

Article écrit par Anne-Charlotte Marcombe

 

  • Bibliographie indicative

– Courbage, Youssef. « Rohingyas : où sont passés les musulmans de Birmanie ? » L’Histoire, no 423 (mai 2016). http://www.lhistoire.fr/rohingyas-o%C3%B9-sont-pass%C3%A9s-les-musulmans-de-birmanie.

– Debomy, Frédéric. « Controverses autour d’Aung San Suu Kii et de la situation des Rohingyas ». Les Temps Modernes 2, no 698 (2018) : 90‑114.

– De Mersan, Alexandra. « Comment les musulmans d’Arakan sont-ils devenus étrangers à l’Arakan ? » Moussons 2, no 28 (2016) : 123‑46.

– Kipgen, Nehginpao. « Addressing the Rohingya Problem ». Journal of Asian and African Studies49, no2 (2014) : 234–247.

– Poisson, Philippe. « La crise des réfugiés Rohingyas en Birmanie ». Billet. Criminocorpus(blog). Consulté le 18 juillet 2018. https://criminocorpus.hypotheses.org/33289.

– Siddharthya, Roy, The. « Yaba: The Red Pills and the Rohingya ». The Diplomat. Consulté le 24 juillet 2018. https://thediplomat.com/2018/06/yaba-the-red-pills-and-the-rohingya/.

– UNHCR. « Situation Refugee Response in Bangladesh ». UNHCR, juillet 2018. https://data2.unhcr.org/en/situations/myanmar_refugees.

– Wade, Francis. Myanmar’s Ennemy Within: Buddhist Violence and the Making of a Muslim « Other ». Londres : Zed Books Ltd, 2017.

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