【EXPOSITION】Un voyage dans l’au-delà avec le Musée du quai Branly – Jacques Chirac

« UN FANTÔME NE MEURT JAMAIS »

C’est avec ces mots que le Musée du quai Branly – Jacques Chirac nous accueille, au début du voyage à travers le folklore d’Asie de l’Est et du Sud-Est qu’est son exposition « Enfers et fantômes d’Asie ». Ouverte au public depuis le 15 avril 2018 (et jusqu’au 15 juillet 2018), cette exposition se propose d’ouvrir une porte vers un univers pour le moins difficile à saisir : le monde des esprits.

Attention, le contenu de cette exposition peut heurter les plus sensibles,
à la fois par ses images, par les histoires qui y sont présentées et par sa mise en scène.
La mise en garde s’applique à cet article.

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Après un panneau expliquant l’importance que les esprits occupent et ont occupé dans les rites, les croyances comme dans les arts des civilisations bouddhistes, le visiteur est rapidement plongé dans l’univers du folklore asiatique. En effet, dès la première pièce, il est invité à traverser la rivière Sanzu (三途の川, Sanzu no kawa), l’équivalent japonais du fleuve Styx, donc ni plus ni moins la rivière menant aux enfers…

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La décoration est alors sobre, constituée seulement de cet écran répétant en boucle le même extrait de cinématographie japonaise. Tout est fait pour laisser au visiteur le calme et le temps nécessaires pour se préparer au voyage qu’il entame, pour laisser derrière lui ses perceptions occidentales et s’ouvrir à celles de l’Asie.

« C’est aussi la question du rapport qu’entretiennent
les vivants à leurs morts qui se pose »
Christophe Ono-dit-Biot

Car dans le bouddhisme, la conception de la mort diffère grandement de celle que l’on connaît en occident. Selon cette culture, qui est celle de la croyance en la réincarnation, les morts appartiennent tout autant au monde des vivants que nous. Chaque âme serait piégée sur terre, vouée à prendre corps dans un cycle presque infini dont la seule issue serait l’accumulation de bonnes actions (un karma positif) jusqu’à la libération, la fin de la matérialité. Manquer à cet objectif signifierait pour chaque âme d’être piégée de nouveau dans un corps, par une nouvelle naissance. Aussi, toute rupture anormale du cycle, par une mort prématurée ou après laquelle on n’aurait failli à observer correctement les rites funéraires mène à la perte de l’âme en question. Ne trouvant alors pas son chemin vers l’au-delà, elle serait piégée à jamais dans le monde matériel sans pouvoir accéder elle-même à la matérialité, elle serait fantôme.

Quelle est la place de l’enfer dans tout cela ? C’est en avançant dans les premières salles de l’exposition que nous le découvrons, car là sont présentées et expliquées plusieurs représentations des enfers venues tout autant de l’Asie de l’est que de l’Asie du Sud-Est. L’enfer est en réalité pour le bouddhisme un lieu temporaire par lequel toutes les âmes transitent avant leur réincarnation pour purger une peine à la hauteur des méfaits accomplis de leur vivant, sous le regard des « rois-juges » présidant aux différentes sentences.

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C’est ici que sont présentées aux visiteurs les premières considérations d’ordre anthropologique de l’exposition, dans la mesure où la plupart des pièces exposées sont issues du culte. Érigés en contre-exemples, les écrits et représentations des enfers servaient en fait de textes sacrés et guidaient les fidèles à la fois dans la conduite de leur vie et dans leurs méditations.

Nul signe de fantômes à ce stade de l’exposition : c’est normal. Il faut au visiteur quitter l’enfer, rejoindre les salles suivantes, et pénétrer dans un autre monde, qui est plutôt un entre-deux mondes, l’univers des esprits. Ceux-ci n’ont-ils pas, sans le savoir peut-être, rejoint un monde parallèle d’errance et de marginalité lorsqu’ils ont été exclus du cycle de la réincarnation ?

Dorénavant, il n’est plus question de mélanger les origines des œuvres exposées, tant les différences sont importantes entre les cultures. Le visiteur traverse donc tour à tour des salles dédiées au Japon, à la Thaïlande puis à la Chine, le tout désormais dans une ambiance pour le moins prenante, par le jeu de lumières, d’apparitions et par des cris dont l’origine semble mouvante.

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Les œuvres ne sont plus religieuses. On nous présente au contraire des estampes et accessoires de théâtre, des éléments appartenant donc à la culture populaire et profane. En effet, les histoires de fantômes n’ont pas autant été représentées par l’iconographie bouddhiste, mais transmises de façon orale, ce qui explique les grandes différences entre pays.

Au Japon, on appelle les esprits égarés, ou fantômes, des « yuurei » (幽霊). Plusieurs portraits de yuurei célèbres nous sont présentés dans les différentes salles.

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Les portraits sont hélas brefs, ne laissant que trop peu apparaître le drame dont sont victimes ces esprits : morts de façon précipitée, forcée, tourmentée. Ils sont à leur décès aveuglés par un tourbillon de sentiments tels, qu’il leur est impossible de trouver le chemin menant aux enfers. D’autres, comme les noyés (qui deviennent « funayuurei ») n’ont pas pu être accompagnés dans leur passage dans l’au-delà par leur famille par le biais des rites funéraires et se sont de la même manière perdus.

On comprend ici toute l’importance de la bonne réalisation des rites funéraires, comme nous en parlions dans notre article sur le film Okuribito de Yôjiro Takita, film qui met brillamment en scène le métier de metteur en bière au Japon.

Après un passage par les restes contemporains bien présents de cette culture au Japon, et notamment par une salle consacrée au J-horror qui en terrorisera certainement plus d’un, c’est en Thaïlande que se poursuit la visite. De nouveau sont présentés les différents contes populaires, cette fois accompagnés de mannequins aussi réalistes qu’effrayants.

Qu’ils soient japonais, coréens ou chinois, les esprits égarés n’ont qu’un but, prendre les vivants pour cible et se venger de l’injustice dont ils ont été victimes. Ils étaient de ce fait souvent utilisés comme explications à des phénomènes difficiles à expliquer ou à vivre, comme la mortalité infantile. Parallèlement se sont développées des méthodes pour prévenir les maux qu’on leur prêtait. C’est là tout le sujet des dernières salles de l’exposition.

Les méthodes de lutte contre les fantômes sont nombreuses. On pouvait tenter de les apaiser en leur vouant un culte ou en leur offrant ce qu’ils désiraient. On pouvait procéder à des exorcismes, par la mise en avant d’objets purifiants ou en faisant appel à des prêtres spécialisés. Les rites funéraires font partie de ces rites importants et sont présentés parmi les éléments de l’exposition.

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Des rituels bien accomplis peuvent permettre aux esprits d’atteindre l’apaisement et de trouver enfin leur place dans l’ordre des choses, par exemple en tant que divinité protectrice d’un lignage, ces ancêtres protecteurs que l’on retrouve dans de nombreux films. C’est le rôle notamment des boddhisattvas, pèlerins aguerris des deux mondes de venir en aide aux âmes perdues et de les aider à trouver la paix.

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Et voilà que la visite s’achève : sur un chemin de lanternes, les mêmes que celles que l’on allume au Japon à l’occasion de la fête des morts au mois d’août. Pendant quelques jours chaque année, les esprits de l’au-delà sont en effet autorisés à rendre visite à leur famille dans le monde des vivants, et ces lanternes sont postées le long des routes pour leur indiquer le chemin.

Suivez-les ! Vous êtes de retour parmi nous.

 

Nada Guerrier

 

Informations pratiques : l’exposition se termine le 15 juillet. Elle est accessible au public du mardi au dimanche, selon des horaires variables. Pour plus d’informations, consulter le site du Musée du quai Branly – Jacques Chirac à cette adresse.

 

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