11 avril 1868 : Abolition du Shogunat

A l’occasion des 150 ans de la fin du régime des Tokugawa et de la Restauration Meiji, l’AMA vous propose de revenir sur l’un des événements jalons du processus de modernisation japonais.

Le 11 avril 1868, le shogunat est aboli, l’empereur Meiji est désormais le seul maître du Japon. C’est la fin du gouvernement Tokugawa (1603-1868), vieux de plus de 250 ans et du titre de Shogun – le chef militaire dirigeant le Japon depuis 1185. Néanmoins, les historiens retiennent surtout la date du 3 janvier 1868 (proclamation de la restauration impériale). Ce qui fait événement avec la chute du shogunat Tokugawa, c’est la fin de l’Ancien Régime à la japonaise et l’entrée du Japon dans la modernité. Pour beaucoup le Japon des Tokugawa est synonyme de régime féodal et le Japon de Meiji est l’État-nation moderne par excellence.

Revenons aux causes de la chute du Shogunat. Le 31 mars 1854, le gouvernement shogunal, déjà fortement affaibli par des famines et des révoltes, signe le traité d’amitié nippo-américain, suite à la pression de la flotte de l’Américain Matthew Perry, et met fin à sa politique de fermeture au monde. Depuis le XVIIème siècle, les seuls contacts du Japon avec le monde avaient eu lieu dans le comptoir hollandais de Dejima, dans le port de Nagasaki, ainsi que par divers intermédiaires en contact avec les Chinois, les Coréens et les Aïnous. Si la question de la fermeture du Japon est largement nuancée par l’historiographie récente, le Japon entre à partir de 1854 dans le marché mondial. Les relations avec les pays étrangers (États-Unis, Pays-Bas, Russie, Grande-Bretagne et France) sont régulées par des « traités inégaux », similaires à ceux signés avec la Chine et les puissances occidentales depuis la Première Guerre de l’Opium (1839-1842). Les puissances étrangères bénéficient d’un droit d’extraterritorialité (les ressortissants étrangers sont jugés par les lois de leur pays et non par la juridiction japonaise), de l’établissement de plusieurs concessions (Shimoda et Hakodate) et d’un contrôle sur les douanes japonaises.

Le pays est divisé par la signature des traités inégaux. Le shogunat s’aliène une partie de la population hostile aux étrangers. Pour la première fois depuis des siècles l’empereur conteste une décision du shogunat. L’idée d’un rétablissement impérial date de la fin du XVIIIème avec le courant de pensée des études nationales.

Les opposants des fiefs du Sud-Ouest de Satsuma et de Chôshû se rallient derrière l’empereur et souhaitent mettre fin au shogunat. Ils sont tout d’abord opposés aux Occidentaux, mais suite à la destruction de la batterie côtière de Chôshû par des navires français et américains en 1862 et le bombardement de Kagoshima en 1863 par la flotte anglaise, ils abandonnent leur opposition aux puissances étrangères. Ces deux clans sont soutenus par la Grande-Bretagne, tandis que le shogunat est soutenu par la France.

Face à cette opposition, le shogunat mène une politique répressive, les contemporains parlent de la « Grande répression de l’ère Ansei » en 1859. Les agitateurs sont arrêtés et souvent exécutés. Néanmoins, le pouvoir shogunal n’arrive pas à mettre au pas les clans de Chôshû et de Satsuma. Yoshinobu Tokugawa, shogun depuis 1866, décide habilement en décembre 1867 de restituer le pouvoir au jeune empereur Meiji, âgé de 15 ans. Les clans du Sud-Ouest ne sont pas satisfaits par le compromis du shogun. Pour eux, il faut le chasser définitivement du pouvoir. Le 3 janvier 1868, les partisans de l’empereur proclament la restauration du pouvoir impérial. Les forces du shogun sont ensuite battues par les clans Satsuma et Chôshû lors de la guerre du Boshin (janvier 1868- mai 1869). Edo, capitale du shogunat et ancienne appellation de Tokyo, tombe définitivement sous le coup des forces impériales en juillet 1868. Les dernières armées shogunales sont vaincues en mai 1869.

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Tokugawa Yoshinobu, dernier des Shoguns japonais

Il est à noter que le régime de Meiji ne peut pas être considéré comme ayant eu le monopole de la modernisation du Japon. Le régime Tokugawa a permis le succès des réformes de Meiji. L’époque d’Edo est celle du développement de la culture de masse et de la proto-industrialisation. On note également qu’au milieu du XIXème siècle 40% des hommes et 15 ¨% des femmes savent lire et écrire. Par ailleurs, l’historien américain Kenneth Pomeranz, dans son célèbre ouvrage The Great Divergence : Europe, China, and the Making of the Modern World Economy, affirme qu’au XVIIIème siècle les régions les plus riches du Japon de Tokugawa sont au même niveau économique que l’Europe.

Le shogunat, après la fin de la fermeture du pays, avait mis en place une politique de modernisation : fondation d’une école navale de guerre à l’occidentale à Nagasaki ou encore avec la création en 1855 à Edo d’un Institut de recherches sur les livres barbares pour traduire les livres occidentaux.

Comme le montre Pierre-François Souyri dans Moderne sans être occidental. Aux Origines du Japon d’aujourd’hui, la restauration du pouvoir impérial était loin de faire l’unanimité chez les intellectuels pro-modernisation. Par exemple, de nombreux enseignants de l’Institut pour les sciences fuiront de peur de perdre leur liberté d’expression. Le célèbre éducateur Yukichi Fukuzawa dans son autobiographie qualifie la lutte entre les forces impériales et shogunales comme « celui opposant ‘les xénophobes du Kanto’ (les partisans du shogun, sabaku jôi) aux ‘xénophobes du Kansai’ (les partisans de l’empereur, kami gata no kinnô jôi) »[1].

L’avènement de l’ère Meiji n’est peut-être pas celui de la modernisation du Japon, mais bien celui de la construction de l’état-nation.

                                                                      Par Arthur Diolez

[1]Pierre-François Souyri, Moderne sans être occidental. Aux Origines du Japon d’aujourd’hui, éditions Gallimard, 2016, p. 60.

 

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