『CINÉMA』Nobody Knows par Hirokazu Kore Eda

Nobody knows est un film de Hirokazu Kore-Eda, sorti en 2004. C’est ce long-métrage qui a fait connaître le réalisateur, dont les films sortent aujourd’hui régulièrement en France, ainsi I wish mes vœux secrets (2011) et Tel père tel fils (2013). Le film a été  en compétition officielle à Cannes, et son acteur principal a remporté le prix d’interprétation masculine.  Inspiré d’un fait divers qui s’est passé à Osaka en 1988 et qui a fait grand bruit, le film a de toute façon eu un succès immédiat.

Le synopsis reste assez fidèle à ce qu’il s’est passé, en épurant au maximum les faits, ce qui a le mérite de ne pas rendre le film trop glauque.

Une mère seule et ses quatre enfants emménagent dans un nouveau quartier. Une des premières scènes la montre avec son fils aîné, Akira, âgé de douze ans, se présenter à leurs voisins : ils sont deux, le père d’Akira travaille à l’étranger. On les voit ensuite, dans la scène suivante, ouvrir des valises dans leur nouvel appartement trois pièces, d’où sortent deux petits enfants, Shigeru, un garçon d’environ sept ans et Yuki, petite fille de cinq ans. Akira va chercher sa deuxième sœur, Kyoko, qui a à peu près son âge, et l’introduit discrètement dans la maison. On comprend que la mère, dont on ne connaîtra jamais le nom, cache l’existence de ses trois autres enfants. Alors qu’ils sont attablés pour le dîner, elle rappelle les règles qui structurent leur vie : seul Akira est autorisé à sortir, les autres doivent rester dans l’appartement et ne pas faire de bruit.

Quant à la mère, elle travaille, gagne de l’argent pour nourrir sa famille, mais laisse largement Akira et Kyoko s’occuper des tâches ménagères : Akira fait les courses, Kyoko la lessive et tous deux s’occupent ensemble de la cuisine, la vaisselle et des deux petits. Aucun d’entre eux n’est scolarisé, mais l’on voit Akira faire des exercices de maths et apprendre à lire et écrire les kanji. Aux questions et protestations qu’émettent les enfants à propos de ce régime d’exception, la mère répond que c’est une nécessité : comment obtenir la location d’un appartement lorsqu’on est une femme seule avec quatre enfants ? Comment aller à l’école quand on n’a pas de père, puisque l’on fait alors l’objet de harcèlement scolaire ?

La caméra du réalisateur montre cette vie bien réglée s’écouler ainsi, se structurant sur les allers et venues de la mère, rentrant parfois très tard, soûle, affectueuse avec ses enfants mais toujours très inattentive et irresponsable. Il lui arrive de partir plusieurs jours, en prétextant un déplacement professionnel.

Un jour, elle s’absente avec son amant et laisse à Akira de l’argent, en lui promettant d’être rentrée à Noël, mais elle ne revient pas. On assiste alors à la déstructuration progressive de la vie de la fratrie, livrée à elle-même, à court d’argent, alors que l’espoir de revoir la mère s’efface peu à peu.

La question que ce long film pose, c’est celle de comprendre comment les enfants, en tentant de conserver à tout prix la structure familiale mise en place par leur mère, ont pu vivre seuls durant plusieurs mois. La figure principale du film est celle d’Akira, l’aîné, qui prend sur lui toutes les responsabilités familiales. L’ambiguïté de sa situation est illustrée par deux scènes proches qui le montrent sécher sur les calculs que sa mère lui soumet distraitement, puis calculer très précisément l’argent qu’il reste après avoir fait les courses. Enfant forcé de grandir, sa gestion de la maisonnée est imparfaite : il introduit dans l’appartement des amis qu’il s’est faits dans la rue pour jouer aux jeux vidéos, délaissant ses frères et sœurs, s’absente pour jouer au baseball avec un morceaux de bois et une balle en caoutchouc…autant d’échappatoires qui, par leur furtivité, le renvoient systématiquement à ses responsabilités et à l’impossibilité d’envisager une autre existence. Son ton se fait dur, son regard aussi, à mesure qu’il comprend que sa mère ne reviendra pas.

Les autres enfants, protégés par Akira, gardent leur innocence initiale, toutefois tintée de tristesse et d’ennui, si bien que l’appartement évolue en un immense terrain de jeu, sale et de plus en plus encombré : les murs sont couverts de dessins, le sol jonché de minuscules jouets… Le point de vue adopté colle étroitement à la perception enfantine, le temps s’écoule sans qu’on puisse le quantifier autrement que par l’effacement du vernis à ongles de la mère sur les ongles de Kyoko, ou la pousse des cheveux d’Akira, qui finissent par lui arriver aux épaules. On assiste peu à peu à la déliquescence des règles instaurées par la mère, symbolisée par la sortie progressive des enfants sur le balcon, puis à l’extérieur. Ce sont alors les enfants qui structurent le monde, courant à travers les rues, sans plus se soucier des regards, s’appropriant les espaces publics jusqu’à présent interdits. Leur vie se reporte au dehors à mesure que l’appartement se dégrade, suite aux coupures d’eau et d’électricité. Ils vivent de l’eau du jardin public, du soleil de l’été arrivant, délaissant leurs t-shirts sales et déchirés.

L’équilibre précaire de la cellule familiale, trouvé dans l’ouverture de celle-ci sur l’extérieur, semble presque viable jusqu’à ce qu’un accident arrive. Sans briser ce monde qu’ont construit les enfants, puisque celui-ci se reforme ensuite, il rappelle au spectateur le tragique de la situation : des enfants livrés à eux même ont fini par vivre entre eux, dans un à-côté dont il leur faut à tout prix maintenir l’existence, même s’ils doivent se mettre en danger, plutôt que de demander l’aide d’adultes et risquer de briser la cellule familiale.

En filigrane sont bien sûr posées des questions propres à la société japonaise : comment bien vivre et être respectable quand on est une mère seule au Japon ? Comment peut-on ne pas intervenir lorsqu’on est témoin d’une telle situation de détresse et d’anomie, comme l’ont été les vendeurs et vendeuses du con-bini, les anciens amants de la mère, les voisins, les autres enfants ?

Annonciade Bazot

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