『 CINÉMA 』Tabou, par Nagisa Oshima

Nagisa Oshima réalise Tabou (Gohatto en japonais, qu’il serait plus correct de traduire par prohibition) peu de temps avant sa mort, explorant une dernière fois les arcanes des passions amoureuses. Sorti en 1999, le film s’inscrit en effet dans son œuvre de manière évidente, puisqu’il met en scène l’homosexualité au sein d’une milice de samouraïs protégeant le Shogun, au milieu du XIXème siècle, juste avant que ne commence l’ère Meiji. Oshima est surtout connu pour ses films polémiques et sulfureux, qui ont souvent fait scandale au Japon. Ainsi, L’empire des sens, sorti en 1976, qui met en scène la passion d’une ancienne prostituée et de son patron, ou bien Nuit et brouillard au Japon (1960), critique du traité nippo-américain de coopération mutuelle et mise en scène de la désillusion politique estudiantine.

Le titre de son dernier film, Gohatto, renvoie directement au code d’honneur que sont censés observer les samouraïs de cette milice,  le shinzen gumi, créée à la faveur de shogunat Tokugawa (ou « époque d’Edo », de 1603 à 1867, sous lequel le Japon ferme ses frontières). Son rôle est d’assurer l’ordre à Kyoto et de protéger le Shogun de l’ambition des divers clans. Elle est très hiérarchisée et ses membres sont soumis à ce code de conduite stricte : ne pas emprunter d’argent, par exemple, sous peine d’exécution. Dans ce cadre est un jour recruté Sozaburo Kano, un jeune garçon androgyne, combattant hors pair, qui attire instantanément tous les regards. Le désir qu’il éveille chez les autres samouraïs n’est pas spécifiquement répréhensible au sein de la milice et il n’est donc pas caché.

Peu à peu, cependant, se tissent des jalousies, circulent des rumeurs qui finissent par ébranler la discipline stricte de la milice… Le jeune garçon reste impassible et froid, et il est impossible de savoir dans quelle mesure il attise et consent à ce désir qu’on lui porte.

Histoire, érotisme et mort sont les trois motifs entrecroisés du film. Cela permet au réalisateur de dessiner en filigrane la confrontation de l’individu au groupe et le questionnement des dynamiques de celui-ci. Le film met en scène à la fois l’aspect extérieur du shinzen gumi : entraînement au combat, respect strict de la hiérarchie et des codes militaires, affaires d’État (espions, stratégie des clans), et son envers, grâce à deux rôles de commentateurs : un narrateur, qui s’exprime à l’écrit sur l’écran, et les pensées d’un des chefs, Hijikata, qui s’intéresse bien plus à l’homosexualité supposée de Kano qu’il ne le laisse paraître. On comprend que c’est un monde clos, miné par les rumeurs, les rivalités et le sadisme des chefs, loin de l’apparence de grandeur qui se dégage de lui, comme lors du défilé des combattants dans Kyoto, sous l’admiration et le respect de la population.

L’aspect de monde clos est savamment organisé : la plupart des scènes sont tournées dans le temple que les samouraïs occupent, les plans laissent la plupart du temps peu de champ, se concentrant sur les personnages : la caméra tourne ainsi souvent autour d’eux, renvoyant aux regards constants auxquels l’individu est soumis. Les scènes se succèdent par ailleurs en un mouvement de glissement, mimétique du mouvement des shoji japonaises (portes coulissantes), et la musique angoissante renforce l’impression d’enfermement.

Il est significatif que les scènes se passant au dehors mettent en scène des actions individuelles, par exemple des assassinats, qui, même lorsqu’ils sont commandités par le groupe, laisse au samouraï une plus grande liberté d’action. Le travail des couleurs dans les scènes en extérieur la nuit, notamment lors de la dernière scène du film, est remarquable : le bleu du ciel et les ombres se mêlent, tandis qu’une brume les enveloppe. Les lanternes tanguent, fantomatiques. C’est un monde quasi irréel, troublé et déliquescent qui nous est présenté, symbolisant la chute toute proche du shinzen gumi, lors de l’avènement de l’ère Meiji en 1867.

 

Annonciade Bazot

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