Le 12 mars 2004 avait lieu le premier impeachment de l’histoire de la Corée du Sud

Image de couverture : Désordre à l’Assemblée lors du vote de la destitution. © Yonhap News 연합뉴스

            Roh Moo-hyun (노무현) est destitué de sa fonction présidentielle le 12 mars 2004. Il s’agit de la première destitution d’un président en Corée du Sud. Le Premier ministre, Goh Kun (고건), assume ses fonctions à sa place. La Bourse de Séoul chute de presque 2,5%. La Corée du Nord réagit en qualifiant de « chaos » la situation dans le Sud.

             Le vote à l’Assemblée a été perturbé par des affrontements d’une vingtaine de minutes entre des agents de sécurité et des députés progouvernementaux qui tentaient d’empêcher le président de l’Assemblée d’atteindre son siège, seul lieu d’où il peut procéder au vote. Ces députés, fous de rage et en pleurs, ont saccagé leurs bancs, tandis que des chaussures volaient dans la salle.

             D’origine pauvre, ayant passé le barreau sans diplôme universitaire, Roh Moo-hyun était devenu dans les années 1980 un célèbre avocat spécialiste des droits de l’homme, et défendait les manifestants étudiants accusés de pro-communisme. Il était devenu président de la Corée du Sud en décembre 2002, soutenu par le président sortant et prix Nobel de la Paix Kim Dae-Jung (김대중) qu’il avait aidé dans son cabinet.

             Les partis P.D.M (새천년민주당, saech’onnyonminjudang, Parti démocratique du Millénaire) et G.P.N (한나라, hannaradang, Grand Parti national) sont ceux qui ont présenté la motion de destitution le 9 mars, après une courte période d’hésitation : les jeunes députés notamment s’y opposaient. À ce stade, peu d’analystes s’attendaient à une destitution du chef de l’État. Le P.D.M, bien qu’étant le parti qui a soutenu Roh Moo-hyun lors des présidentielles, est passé dans l’opposition après que le président a affirmé sa sympathie pour le parti pro-gouvernemental Uri (우리, « Nous » en coréen), issu d’une scission avec le P.D.M. La raison invoquée par les deux partis était le fait que la Commission électorale avait adressé un avertissement à Roh Moo-hyun, qui avait déclaré à la télévision qu’il était prêt à faire « tout ce qui était légal » pour soutenir les candidats du parti Uri aux législatives du 15 avril 2004, ce qui contrevient au devoir de neutralité d’un responsable public en période d’élections. Roh Moo-hyun avait refusé de présenter ses excuses, condition du P.D.M pour éviter la motion. Les deux partis s’étaient en outre opposés en octobre au projet de référendum proposé par le président pour décider de son sort. Deux jours après la destitution, le journal nord-coréen Rodong Sinmun qualifie de « traîtres » les membres du G.N.P : « C’est un parti fasciste opposé à la démocratie », assure-t-il.

             Bien que le président destitué avait essuyé des déboires, notamment des scandales financiers impliquant des proches (son ancien secrétaire est accusé d’avoir accepté environ un million de dollars du groupe SK, troisième conglomérat national, en échange d’avantages ; des financements illégaux par de grands groupes industriels de la campagne de l’élection présidentielle sont révélés), et que sa cote de popularité avait dégringolé de 80% à 30%, la population coréenne, opposée (de 66,7 % à 76,2 %, selon les sondages effectués par les principaux journaux) à la destitution, exprime sa désapprobation et les Séoulites descendent dans la rue dès le lendemain de la destitution pour lancer un « festival aux bougie » (촛불축제, ch’otbul ch’ukje, veillée à la bougie caractéristique des manifestations et protestations en Corée). On y compte plus de 30 000 manifestants. On crie au coup d’État. Quelques jours après, un homme s’immole par le feu.

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Manifestation le 20 mars 2004 avec bougies et pancartes aux messages
« Invalidité de la destitution » et « Défense de la démocratie ».
© Park Chong-hak du Centre d’information 정보센터 박종학

             Roh Moo-hyun, même destitué, semble serein : il exprime sa confiance en la Cour Constitutionnelle, qui a le dernier mot dans les cas de destitution. En effet, les proches élections législatives du 15 avril seront officieusement prises en compte par la Cour, et le G.N.P (dont on considère la motion de destitution comme une stratégie pour détourner l’attention d’un grand scandale de corruption) et le P.D.M sont de plus en plus vivement critiqués ; pour expier ses fautes, un des chefs du P.D.M débute sa campagne en rampant et en se prosternant quinze heures, suivant le rituel bouddhique. Pendant ce temps, Uri, progressiste et libéral, gagne des points dans les sondages (34,5 %, soit 6,7 % de plus[1]), mais est lui aussi confronté à certaines difficultés : son chef de campagne doit démissionner après avoir conseillé aux retraités de s’abstenir de voter. La campagne se concentre sur la moralisation de la vie politique.

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Roh Moo-hyun sur l’affiche de la campagne présidentielle de 2002,
sous la bannière du Parti démocrate du Millénaire (P.D.M). ©새천년민주당

             Le 15 avril, les résultats de l’élection tombent : le P.D.M, ex-soutien de Roh Mu-hyun, est laminé (9 sièges), tandis que le G.P.N perd « seulement » 24 sièges ; il est sauvé de la déroute par son changement de direction qui a laissé place à Park Geun-hye (박근혜), qui a su se rallier les conservateurs âgés. Uri passe de 47 sièges à 152 (sur 299), obtenant ainsi la majorité absolue à l’Assemblée, une première depuis la démocratisation. C’est l’élection des « premières » : la première fois qu’un parti ultra-progressiste, le Parti démocrate du travail, pèse à l’Assemblée (2 à 10) ; la première fois depuis la guerre que le parti conservateur perd sa majorité à l’Assemblée ; la première fois que les élections sont marquées plus par la fracture générationnelle que par l’ancrage régional. Les élections sont également marquées par une féminisation, même si seuls 10% des députés sont des femmes.

             Le 14 mai, un mois après ces élections au cours desquelles le parti gouvernemental a triomphé, la Cour Constitutionnelle casse la décision de l’Assemblée au motif qu’ « il n’y a pas de raisons suffisamment graves pour destituer le président » et en raison de « la crainte de troubles éventuels dans le fonctionnement du gouvernement ». Selon le Hankyoreh, elle réaffirme ainsi « que le principe de la démocratie réside essentiellement dans le peuple souverain ». Le président reprend ses quartiers à la Maison Bleue (청화대 ch’onghwadae, le palais présidentiel) le jour même. Il ressort renforcé de cette épreuve, s’étant débarrassé, grâce à la majorité absolue d’Uri, du parti conservateur avec qui il cohabitait jusque-là.

             Le lendemain, lors de sa première allocution publique, il demande pardon : « Je porte une lourde responsabilité politique et morale. Je suis responsable des erreurs et des cas de corruption de mes proches. Je vous demande de m’excuser ». Cependant, même si Roh Moo-hyun a les rênes du pouvoir parfaitement en main, sa popularité ne parvient pas à se redresser, entachée par la crise économique, de nouveaux scandales, et le test nucléaire nord-coréen de 2006 considéré comme un échec de sa politique vis-à-vis de son voisin. Après la fin de son mandat, il finit par se suicider en sautant du haut d’une falaise près de sa ville natale.

             Il est intéressant de noter que Park Geun-hye, alors présidente du G.P.N, la fille de Park Chung-hee, artisan du « miracle économique » coréen et dirigeant de la dictature militaire en place de 1961 jusqu’à son assassinat en 1979, sera la première femme présidente du pays à partir de 2012 et sera elle-même destituée au printemps 2017, à la suite d’un scandale de corruption qui éclatera en 2016 qui entraînera protestations virulentes et séries de manifestations de la part de la population. Cette fois-ci, la Cour Constitutionnelle ne cassera pas la décision de l’Assemblée.

Julie Poujol

 

Sources : AFP, Le Monde, Le Figaro, Le Soir, Courrier International, Encyclopédie Universalis, Encyclopedia Britannica

[1] Sondage du journal progressiste Hangyoreh, mars 2004

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