『CINÉMA』Dans un recoin de ce monde par Sunao Katabuchi

               Succès retentissant au Japon, attirant plus de deux millions de spectateurs lors de sa sortie à l’automne 2016[1], Dans un recoin de ce monde reprend à sa manière un thème déjà traité par la littérature et le cinéma : la Seconde Guerre mondiale, du point de vue japonais. Comme dans Le tombeau des lucioles, adaptation cinématographique en 1988 de la nouvelle semi-autobiographie d’Akiyuki Nosaka, c’est à travers les yeux de la jeunesse japonaise que l’on découvre le quotidien de la population de l’archipel en guerre. Mais ici, c’est une vision plus diffuse du conflit qui a été choisie, s’intensifiant progressivement jusqu’à la funeste journée du 6 août 1945.

                    Réalisé par Sunao Katabuchi et adapté du manga éponyme de Fumiyi Kōno, Dans un recoin de ce monde (この世界の片隅に, Kono sekai no katasumi ni) suit le quotidien de Suzu, une Japonaise originaire d’Hiroshima née en 1925. Le film s’ouvre sur une phrase simple mais qui introduit parfaitement le personnage : « On a toujours dit que j’étais une rêveuse ». C’est tout le point de vue du film qui est résumé ici : Suzu, tant rêveuse que maladroite, artiste dans l’âme, va voir sa vie et celle de ses proches rattrapées par la guerre et ses atrocités. Dès lors, le film semble se diviser en deux parties :

La fin de l’innocence

             La première partie du film est fondée sur le récit du quotidien de Suzu, à un tournant de sa vie, puisqu’elle passe du statut d’enfant à celui d’épouse. Tournant qu’elle subit plus qu’elle ne le choisit : elle ne connaît pas son époux alors que celui-ci vient demander sa main directement auprès de ses parents. Ses difficultés à s’adapter à sa nouvelle vie à Kure, où vit la famille de son époux, sont renforcées par sa grande maladresse, qui devient le « running gag » du film : Suzu perd ses affaires, ne sait pas coudre, cuisine mal… En filigrane, c’est un portrait de la vie des jeunes japonaises qui transparaît : la vie en famille dans une seule et même maison où l’épouse doit se charger des tâches de la vie quotidienne, notamment lorsque sa belle-mère n’est plus en mesure de le faire.

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              La crédulité et la passivité de Suzu face au quotidien et à ses aléas sont flagrantes. C’est d’abord à travers ses dessins qu’elle voit le monde, l’observant avec une distance naïve. Cette dernière est visible concernant le rapport à la guerre de l’héroïne : le conflit n’apparaît alors qu’en toile de fond, tel un décor distant. Ce n’est qu’au bout d’une quarantaine de minutes qu’il fait réellement irruption dans le récit lors d’une alerte aérienne. Alors qu’un soldat est chargé de prévenir la population de Kure, où vit la belle-famille de Suzu, qu’il s’agit d’une alerte réelle, les navires de guerre apparaissent pour la première sur la baie d’Hiroshima. Pourtant, ceux-ci demeurent une distraction pour Suzu et sa nièce qui, le lendemain, s’amusent à observer et nommer les vaisseaux.

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               Cette première partie est également l’occasion d’allusions aux évolutions de la société nippone : Suzu doit se confronter à sa belle-sœur, Keiko, qui vit dans une autre ville avec ses beaux-parents à la suite du décès de son mari. D’un caractère froid et peu aimable, elle incarne une autre vision de la femme : elle cherche qui cherche à s’émanciper et garde en elle le souvenir amer d’années plus « libres » et heureuses durant l’entre-deux-guerres. On la voit notamment errer dans les rues de Kure, portant une tenue typique des « années folles », avec un chapeau-cloche et une robe dont la taille basse est soulignée. Mémoire d’un passé plus heureux, elle est durement touchée par la guerre, perdant ce qu’elle a de plus cher, symbolisant la destruction – si ce n’est la déchéance – associée à la décennie 1940.

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               Une dernière figure de femme est incarnée par Lin, une prostituée que Suzu rencontre alors qu’elle s’est égarée dans la ville. Le réalisateur joue encore avec l’innocence de son personnage, celle-ci demandant si elle se trouve « dans un palais secret » alors qu’elle est confrontée à un monde plus urbain où l’on va au café manger des « gaufrettes avec de l’ice-cream ».

Rattrapée par la guerre

               Petit à petit, la guerre s’immisce plus intensément dans le quotidien. Elle passe d’abord par les difficultés liées au rationnement, les alertes plus nombreuses mais également la surveillance de la police militaire. Celle-ci soupçonne Suzu d’espionnage car des agents l’ont surprise en train de dessiner la côte. Si leur irruption dans la maison familiale a une fin heureuse, elle reflète les pressions et la paranoia qui émaillent le quotidien de la population japonaise.

             La tension augmente lors des bombardements, qui arrachent au sens propre Suzu à ses dessins puisqu’elle perd un bras lorsqu’une bombe à retardement explose près d’elle. L’heure n’est plus à la rêverie mais bel et bien au conflit… et finit par conduire au bombardement atomique du 6 août 1945 à Hiroshima, où continue de vivre la famille de Suzu.

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                Malgré tout, le réalisateur a fait le choix de maintenir une alternance entre scènes tragiques, dépeignant le paysage post-apocalyptique et l’afflux de réfugiés après l’explosion de Little boy, et moments plus légers, comme lors des repas en famille. C’est en outre sur cette image d’une maison, abîmée par les bombes, mais toujours debout et à la cheminée fumante évoquant le confort d’une réunion familiale, que le film s’achève.

 

                C’est donc une guerre qui n’épargne personne, et surtout pas les plus fragiles et innocents, qui est dépeinte ici. Mais c’est surtout une histoire sociale, de la vie quotidienne au Japon pendant la Seconde Guerre mondiale : il ne s’agit en aucun cas de présenter le conflit à travers une approche politique ou militaire. Il apparaît bien difficile de dresser une chronologie précise du déroulement de la guerre tant celle-ci est seulement appréhendée à travers les yeux des personnages. Dans un recoin de ce monde est d’abord un film de survie, d’adaptation à un quotidien troublé, également décrit dans un article de Genichiro Takahashi, repris par Courrier international[2], dont la mère évita de justesse le bombardement d’Hiroshima.

Sara Legrandjacques

[1] « Tout ce qu’il faut savoir sur le film japonais ‘Dans un recoin de ce monde’ », Courrier international, 5 septembre 2017, disponible en ligne [https://www.courrierinternational.com/article/en-salle-tout-ce-quil-faut-savoir-sur-le-film-japonais-dans-un-recoin-de-ce-monde].

[2] « ‘Dans un recoin de ce monde’, le film événement sur Hiroshima », Courrier international, 5 septembre 2017, disponible en ligne [https://www.courrierinternational.com/article/japon-dans-un-recoin-de-ce-monde-le-film-evenement-sur-hiroshima].

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