『 CINÉMA 』La Bête aveugle de Yasuzô Masumura

La Bête aveugle ou Môjû est un film japonais sorti en 1969. Le réalisateur du film est Yasuzō Masumura et son oeuvre s’inspire du roman éponyme de Tarô Hiarai, plus connu sous le nom d’Edogawa Ranpo. Edogawa Ranpo est le nom de plume que s’est donné l’écrivain. Ce pseudonyme est une transposition en japonais du nom d’Edgar Allan Poe, un auteur américain dont Ranpo admirait beaucoup les textes. Ranpo est reconnu pour son talent d’écrivain en matière de romans policiers mais aussi pour la profondeur psychologique de ses livres et la justesse avec laquelle il aborde des thèmes parfois complexes.

Le film raconte l’enlèvement puis la séquestration d’un modèle, la jeune et belle Aki, par un sculpteur aveugle, Michio, qui la retient prisonnière dans son atelier. Ce dernier voit en elle le modèle idéal pour parachever sa dernière sculpture. C’est une longue descente aux enfers qui commence pour Aki, qui malgré de vaines tentatives ne parviendra jamais à s’enfuir. Au fil du temps, à mesure qu’elle perd l’espoir de retrouver un jour sa liberté, la répulsion, la haine, le dégoût qu’elle ressent pour Michio se transforment inopinément en un amour profond et sincère couplé à une forte bien qu’étrange attirance physique. Cet amour les conduit tous les deux vers le drame.

Ce film pourrait apparaître avec raison comme un ennuyeux « remake » de la Belle et la Bête, avec la Belle qui arrive à voir, à la fin de l’histoire, au-delà de l’apparence physique de cette bête horrible. Elle s’éprend de lui et l’aime pour ce qu’il est en tant que personne. On peut aussi voir un Empire des sens  [1] revisité pour les nombreuses et explicites scènes de sexe qui sont jouées et données à voir. Pourtant, malgré ces rappels qui ne peuvent pas être des clins d’yeux (L’Empire des sens sort en 1976 et la Belle et la Bête est crée en pleine période de Sakoku, le Japon est alors fermé aux étrangers) le film se distingue et étonne aussi bien par le décor de ses scènes que par son scénario.

L’atelier dans lequel se déroule l’intrigue, dans lequel se passe la majorité des actions et dans lequel évolue les personnages principaux propose un décor dont on ne sait quoi penser. Doit-on aimer ? Doit-on être horrifié ? C’est l’art hasardeux, vivant, déterminé, rigoureux d’un être visiblement obsédé par le corps féminin. Un assortiment de jambes, de pieds, de seins, de bustes, de bouches, de nez sont concentrés dans la salle. Les couleurs sont grisâtres, monotones, ternes, presque tristes. L’état d’esprit d’un aveugle qui ne peut plus voir le monde ? L’art qui est mis en scène est audacieux et novateur. À mesure que l’on découvre l’antre de cette bête, on a presque peur d’apprécier, de se risquer à trouver du beau dans ce qui pourrait sortir de l’imagination d’un être aussi inhumain, froid et insensible que Michio, qui se sert de cette pauvre Aki comme d’un vulgaire moyen pour parvenir à ses fins.

35e5bad46c470c8d09ca5f20be88e9ec.jpg

Sans titre

Les relations entre les personnages évoluent aussi d’une manière franchement inattendue. La rage d’Aki qui faisait tout son possible pour s’évader de cette prison, se transforme en passion. Alors que Michio violait son corps de manière tout à fait révoltante, Aki consent progressivement à ces relations charnelles et y prend goût. Le réalisateur nous invite à emprunter une route vers l’inconnu où tous nos repères, où tout ce que nous croyons savoir de la psychologie humaine est remis en cause. Là ne s’arrête pas notre surprise ! Ce corps à corps sexuel est continuel, les deux amants se donnent l’un à l’autre pendant des jours, des semaines puis des mois ne s’arrêtant que pour satisfaire leurs autres besoins primaires. Puis la lassitude, l’ennui finissent par prendre le pas sur le plaisir et ils commencent à rechercher des sensations plus violentes plus stimulantes. Ils se blessent, se griffent, se mordent, se fouettent, se frappent jusqu’à la décision finale de Michio qui découpe violemment au couteau les quatre membres de sa compagne qui jouit en même temps qu’elle meurt dans d’atroces souffrances.

18435369.jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg

Le film est éprouvant et les âmes sensibles devraient s’en abstenir. Mais il a le mérite de proposer une histoire déroutante qui nous fait découvrir le monde tactile, l’univers du toucher, tout ce que nous pouvons apprendre à partir d’une communication strictement tactile avec le monde. Ils nous amène à nous questionner également sur le beau et le laid, sur ce qui peut nourrir notre dégoût et notre passion pour quelque chose.

 

Roxane Poitou

 

[1] L’Empire des sens est un film franco-japonais réalisé par Nagisa Ôshima qui raconte l’histoire d’une ancienne prostituée devenue domestique et sa relation avec ses maîtres.

Publicités

Répondre

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :