『 CINÉMA 』Memories of Murder, par Bong Joon-Ho

« En 1986, dans une petite province sud-coréenne, trois détectives s’efforcent de résoudre une affaire de viols et meurtres en série.” Tel est le portrait que tire l’Internet Movie Database de Memories of Murder, film coréen signé Bong Joon-Ho, sorti en 2003 et récompensé par plus de vingt-six prix.

Un regard imprégné de cinéma occidental s’attend alors à un film de genre. Les ressorts solides auxquels le grand écran a souvent recours, le fait divers et la fascination présumée pour les comportements extrêmes, promettent une production rythmée par le style et l’intelligence de l’intrigue. En somme, un énième thriller à l’image du film Se7en de David Fincher, ingénieux mais classique.

Pourtant, dès la première scène, Bong Joon-Ho se joue des codes avec une virtuosité remarquable. Le film s’ouvre dans les années 1980, sous la dictature du régime militaire de Chun Doo-hwan. Le long d’un chemin de campagne, le détective Park Doo-man découvre le premier cadavre en compagnie d’une ribambelle d’enfants enchantés par les vêtements éparpillés de la victime. Un policier incapable de protéger l’insouciance de l’horreur et la scène de crime de la souillure, le ton est donné.

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Du tracteur agricole qui écrase des empreintes précieuses à la répression d’une manifestation qui rend tout espoir de renfort illusoire, en passant par les moyens inexistants du département de police, Bong Joon-Ho esquisse un portait en filigrane de la société coréenne.

L’histoire vraie et non résolue de ces femmes habillées en rouge, violées et tuées les jours de pluie, ne sert ici que de prétexte à un retour sur les monstruosités du passé. Le cinéaste entrelace fait divers et politique qu’une intrigue en relief, dense et complexe, rend indissociables. Le long d’un récit tout en ruptures de ton, du burlesque décalé des policiers militaires, machines à coups de poing inaptes à élucider une telle énigme, au sordide vicieux des actes du meurtrier, c’est un coupable aux traits brouillés que construit l’écriture de Bong Joon-Ho. Là est le tour de force du cinéaste. Par un réalisme dont l’absurdité est tournée en ridicule, il porte un regard acide sur le déterminisme structurel des rouages de la dictature militaire qui corrompt les caractères et livre les enquêteurs à la merci de leur instinct irrationnel. Bong Joon-Ho nous offre un film qui constate pour dénoncer, et dont la finesse perverse épargne au public les crises de conscience larmoyantes et les discours moralisateurs exaltés. Loin du parti pris manichéen dominant le septième art, le réalisateur tresse incompétence, frustration et désespoir dans la boue d’une Corée rurale, prisonnière sous la chape de plomb de la dictature.

Produit de la nouvelle vague du cinéma coréen des années 2000, Memories of Murder s’inscrit dans la lignée du film précurseur A Petal de Jang Sun-Woo, qui relate la répression sanglante du soulèvement populaire étudiant de Gwangju en 1980 [1]. Cette appropriation du devoir de mémoire, au sein d’une société voulant enfouir le passé dictatorial sous une démocratie nouvelle et un essor économique fulgurant, est évidente jusque dans le titre de Memories of Murder. Les tracteurs qui violent les scènes de crimes imitent les camions qui écrasent les cadavres de Gwangju, et le brouillard tenace qui enveloppe le violeur fait écho aux fumées blanches désinfectant les rues sous la direction de Jang Sun-Woo.

Jusqu’au fond du dernier regard que le détective Park Doo-man jette à la caméra, le film perpétue la traque de ceux qui échappent encore à la justice, protégés par l’oubli des années de dictature qu’a remplacé une démocratie au capitalisme effréné.

 

Laïla Chebchoub

 

[1] Le 18 mai 1980, à Gwangju, des étudiants et syndicats se sont soulevés contre la dictature de Chun Doo-hwan qui s’était installé après l’assassinat en 1979 du président Park Chung-hee. L’armée a reprit le contrôle des lieux dans une répression sévère le 27 mai. En Corée, cet évènement est appelé « 5 1 8 » (prononcé « o il pal ») en référence à sa date.

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