『 CINÉMA 』Okuribito, par Yôjirô Takita

Okuribito est l’histoire d’un violoncelliste, Daigo Kobayashi, qui est forcé de quitter Tôkyô et de retourner dans sa province natale après la dissolution de l’orchestre dans lequel il était employé. Arrivé à Sakata dans la province de Yamagata au nord-ouest du Japon, il répond à une annonce d’emploi « d’aide au départ », pensant qu’elle a été postée par une agence de voyage. C’est pendant l’entretien qu’il apprend que l’agence en question est en réalité spécialisée dans les rites funéraires. Attiré par l’important salaire proposé pour le poste du fait de difficultés financières, Daigo accepte d’être initié à l’art de la mise en bière. Un choix complexe à assumer, lorsqu’on sait qu’en plus de la difficulté inhérente au métier, il existe au Japon un grand tabou autour des pratiques funéraires.

 

« Arrête, ne me touche pas ! Tu es souillé ! » [1]

 

Daigo ne trouve à aucun moment le courage de révéler à sa femme la nature de l’emploi qu’il vient de trouver, se contente d’être évasif en parlant de « cérémonies ». En effet, il existe au Japon une idée de souillure liée à la mort. C’est un thème que l’on retrouve beaucoup dans le film, que ce soit à travers la relation de Daigo avec son entourage ou celle qu’il entretient avec lui-même. On désigne cette idée de souillure par le terme de « Kegare », terme que l’on pourrait traduire par « impureté ». Le concept appartient à la religion shinto, ce qui explique pourquoi ce sont des rites bouddhistes et non shintos que l’on suit dans le cadre des cérémonies mortuaires (la plupart des Japonais se considèrent ainsi à la fois shintoïstes et bouddhistes car suivant les rites des deux religions au cours de leur vie). Être en contact avec la mort ou la maladie n’est pas une faute ou l’équivalent d’un péché, dans la mesure où la mort est une force naturelle contre laquelle on ne peut lutter. Il s’agit néanmoins d’une corruption de l’être qu’il s’agit de laver par des rites purificateurs. On considère cependant que ceux qui travaillent de façon continue avec la mort ne peuvent se défaire de leur souillure. Ainsi voit-on à plusieurs reprises Daigo déchiré entre la crainte d’être rejeté par la société et le sentiment d’accomplissement et d’utilité qu’il ressent après être venu en aide aux familles.

 

 « Vous pouvez lui essuyer le visage chacun votre tour… et ensuite vous pourrez lui faire vos adieux »

 

On comprend progressivement pourquoi Daigo ne se défait jamais de son engagement malgré la dureté du métier. Son supérieur, qui est celui qui l’a embauché et également celui qui l’initie est capable d’effectuer avec des mains de maître les rites funéraires et de rendre au visage des défunts des traits et couleurs de vie. Daigo dans un premier temps inexpérimenté est assis et observe comme nous autres spectateurs, et ne manque pas d’être frappé par l’émotion créée par le travail de son maître. C’est là que le titre « Okuribito » formé des caractères japonais « envoyer » et « personne » (à comprendre comme « celui qui envoie ») prend tout son sens.

 

« Jamais… Jamais elle n’avait été si belle qu’aujourd’hui… Ainsi, je tenais à vous remercier ».

 

 Les soins réalisés par l’agence NK sont des soins de thanatopraxie. Il s’agit de nettoyer le corps du défunt, de l’habiller, de le maquiller, de le préparer pour son passage dans l’au-delà. La préparation du corps des défunts est une pratique ancienne au Japon. L’idée au Japon est que le défunt doit rejoindre l’au-delà en paix et beau, une idée que l’on peut retrouver et comprendre dans le monde entier. Le film nous montre l’importance de cette croyance quelle que soit la religion de la famille. Ainsi peut-on voir Daigo intervenir dans une cérémonie catholique. L’appel à des professionnels se fait cependant de moins en moins, et c’est surtout dans les zones rurales que le métier perdure.

Le réalisateur s’est inspiré des mémoires de Shinmon Aoki (Coffinman : The memoirs of a buddhist mortician) pour bien représenter les gestes rituels. Selon les croyances bouddhistes, la mort n’est une fin que pour le corps. On prépare donc le défunt à la crémation en plaçant à ses côtés des objets qu’il appréciait. Cette étape est plusieurs fois représentée dans le film, lorsque Daigo place des vêtements auprès des défunts, ou lorsqu’une famille laisse des traces de baisers sur le visage de leur grand-père.

 

« Quand il a commencé à changer, nous nous sommes attrapés sans arrêt […]. Mais en voyant son sourire, tout a commencé à me revenir… C’est lui, c’est mon fils, il a beau s’habiller en fille… je sais qu’il restera toujours mon fils… Si vous saviez comme je vous remercie »

 

 Un autre thème important abordé par le film est celui de la famille. Le spectateur est témoin des déchirures internes à chaque famille dans laquelle Daigo est amené à intervenir, mais aussi celles que Daigo peut porter. On retrouve ce tiraillement lorsque qu’entrent en conflit les volontés des défunts et celles de la famille au moment des cérémonies. Les tensions sont parfois relâchées après que Daigo ait rendu un sourire artificiel au défunt… en vain. En montrant les remords, la colère, le regret et les résolutions tardives, le film se présente comme un rappel froid et universel : il ne faut pas attendre qu’il soit trop tard pour se réveiller et prendre soin de ses proches.

 

« Il y en a toujours un qui part et un qui reste. C’est dur d’être celui qui reste. Je l’ai fait quand même. »

 

 A l’image des familles à qui il vient en aide, Daigo est confronté au cycle de l’acceptation, cycle douloureux dont il doit triompher s’il veut être en mesure d’apporter cette paix qui constitue son métier.

Pourtant, plutôt qu’un film sur la mort, Okuribito devrait être vu comme un film sur la vie. Au-delà des leçons qu’il tente de transmettre et que nous avons discutées jusqu’ici, il y a en effet dans ce film toute une philosophie de l’acceptation propre aux croyances bouddhistes. La mort est présentée comme le fait naturel et l’élément du quotidien que nous rejetons sans cesse et feignons d’oublier. Elle fait partie du même cycle de vie qui nous a permis de voir le jour, et accepter cela est la première et la meilleure des préparations. C’est avec douceur et même avec une pointe d’humour que cette idée est présentée tout au long du film, comme un apaisement. Chaque moment grave, chaque parole lourde, chaque réflexion dure est entourée de moments très japonais de contemplation de la nature et de son cycle de renouveau. Le film commence dans un hiver qui « n’était pas aussi froid » quand Daigo était petit, et avant qu’il ne s’achève sur le printemps nous avons l’occasion d’observer plusieurs symboles de la fin de l’hiver : le retour des oiseaux sur les rizières en dégel, la remontrée des saumons dans les eaux rapides, la renaissance des fleurs et de la verdure…

Et puis, comme un baume au cœur, nous avons l’occasion d’entendre à plusieurs reprises le son du violoncelle de Daigo sur les compositions de Joe Hisaishi. Nous est suggérée l’idée que des mains capables de créer tant de beauté avec un instrument de musique ne peuvent être souillées, que finalement dans son travail il ne fait que continuer à créer le beau.

 

« A force de travailler dans cet endroit, je pense vraiment que la mort est une sorte d’entrée. Mourir ne veut pas dire que nous sommes arrivés à la fin. Il faut franchir cette étape pour arriver à la suivante. La mort n’est que… qu’une simple porte. Et en tant que gardien de cette porte, j’en ai envoyé un certain nombre sur ce chemin. Je leur dis juste ‘’bon voyage, bonne route, on se retrouvera’’ ».

 

 

 

Le film a été pensé par l’acteur principal, Masahiro Motoki, après que celui ait assisté à une cérémonie funéraire à l’occasion d’un voyage en Inde. Frappé par ce qu’il aurait vu, il se serait intéressé au sujet et serait tombé sur le livre de Shinmon Aoki puis aurait proposé à Yôjirô Takita d’en faire un film. Il a reçu des critiques très positives à la fois au Japon et à l’international, et remporté plusieurs prix. Parmi les plus notables, on retient l’oscar du meilleur film en langue étrangère, l’award du meilleur acteur pour Masahiro Motoki au festival international du film de Hong Kong, ou encore le grand prix des Amériques au festival des films du monde de Montréal.

 

Nada Guerrier

 

[1] Toutes les citations sont extraites de la version française du film telle que présentée le 15 mars 2009 au festival du film asiatique de Deauville.

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