2020 : La Chine note ses citoyens

En 2020, le Parti Communiste Chinois (PCC) instaurera une mesure permettant de « noter » ses citoyens, de leur attribuer une note personnelle en fonction de leur comportement sociétal et de leur mode de consommation. C’est une rupture assez significative qui pourrait changer bien des choses à l’ère du numérique, qui s’assimile de plus en plus à l’ère de la surveillance de masse grâce aux nouvelles technologies. Le cas de la Chine est inquiétant car il traduit une banalisation de la surveillance massive qui nous concerne aussi.

Cette volonté de surveillance massive réside dans la nécessité pour le régime autoritaire instauré par le PCC de contrôler ses citoyens afin de maintenir son emprise sur le pays. Par conséquent la Chine s’est dotée du plus grand réseau de surveillance au monde. C’est un réseau très sophistiqué qui ne laisse aucune place aux libertés. Les caméras de surveillance, outils de ce contrôle politique, sont capables d’identifier un individu de manière chirurgicale grâce à la reconnaissance faciale [1] et à l’intelligence artificielle. Le PCC veut pouvoir identifier ses citoyens en moins de trois secondes grâce à ses caméras ; dans certaines villes l’objectif est déjà atteint. Cette surveillance fonctionne grâce à une base de données gigantesque et très précise contenant le plus d’informations personnelles possibles que le PCC a choisi de nommer non pas « Big Brother » comme dans 1984 de George Orwell mais « l’Œil céleste »[2].

Ce dispositif est complété par un autre outil de contrôle et de censure d’État : Le Great Fire Wall[3], un immense pare-feu national qui a réussi à sanctuariser l’internet chinois, faisant de lui un gigantesque intranet à l’intérieur duquel les sites « menaçants » sont interdits et/ou inaccessibles (Google et Facebook étant considérés comme tels). Les autorités chinoises ont également restreint l’accès aux réseaux sociaux. Désormais, pour utiliser WeChat (le Facebook chinois) il faut prouver son identité, signant ainsi la fin de l’anonymat sur l’internet chinois[4]. Mais il y a dans cette idée de noter ses citoyens une terrible innovation en termes de contrôle politique de masse.

L’avènement de cette dictature 2.0. ou de ce totalitarisme numérique suscite une double réflexion. Il faut comprendre comment s’opère ce contrôle politique et quel dessein il dessert tout en pointant ses probables dérives. Il faut également s’interroger sur nos éthiques, en Chine comme en France, qui tendent à accepter ce genre de mesure liberticide sous couvert de « progrès technologiques ».

UNE BONNE ACTION : + 100 POINTS ;
UNE MAUVAISE ACTION : – 100 POINTS

Selon le projet « Œil Céleste » ou « Réseau céleste »[5], l’État chinois va assigner une note aux citoyens qui variera entre 350 et 950 en fonction de leurs moindres faits et gestes.

À en croire les informations très limitées que fournit le Quotidien du Peuple sur cette question, le système fonctionnera donc comme un système à points. Une bonne action : un bon point ; une mauvaise action : un mauvais point. L’État, contrôlant mes réseaux sociaux, aura également accès à toutes mes transactions financières, puisque désormais WeChat, en plus d’être un réseau social sert de plateforme de paiement utilisée par tous. Concrètement, si je décide d’acheter deux bières et un paquet de cigarette par jour, l’État va faire baisser ma note, estimant que je ne suis pas un bon citoyen mais un débauché. Et cette note attribuée par l’Etat va être déterminante pour mon futur. Elle déterminera un possible accès à un prêt bancaire, à une bonne école pour mes enfants, et même à des soins médicaux ! Si ma note est trop faible je pourrai même me voir refuser certains déplacements en avion ou en train, certains services seront également plus coûteux.

Il est également envisageable que toute proximité avec le PCC favorisera une meilleure notation. Si un citoyen décide d’adhérer au PCC : + 100 points ! À l’inverse si je décide de manifester contre le pouvoir local pour une quelconque raison : -100 points ! Il est aussi important de souligner qu’un enfant né en 2020 sera sous surveillance numérique durant toute sa vie si le PCC survit au XXIème siècle. Pire que cela, le cours de son existence sera déterminé par la puissance publique chinoise. Nous sommes donc dans la pénétration totale de l’État dans la vie privée d’une personne physique de sa naissance jusqu’à sa mort.

TOUT CELA VA FINIR COMME UN ÉPISODE DE BLACK MIRROR

Le deuxième problème de ce système c’est qu’il risque d’exacerber l’individualisme déjà très fort depuis l’adoption d’une économie de marché dans les années 1980 au sein de la société chinoise. Cette mesure risque de désagréger le peu qu’il reste de solidarité dans un monde où il faudra sans cesse avoir une meilleure note que son voisin, où l’on pourra certainement dénoncer ce dernier pour que sa note baisse et pour que la sienne monte.

Les citoyens se surveilleront entre eux, créant ainsi une autocensure, un contrôle social permanent. Cela ne nous rappelle-t-il pas les pires régimes de l’histoire ? Ou plus simplement un épisode surréaliste et dramatique de la série Black Mirror qui ironise sur la faculté de l’homme à se laisser abuser par le progrès technologique (épisode 1, saison 3 de Black Mirror) ?

Sur le plan idéologique, nous sommes également à l’opposé de l’idéal égalitariste du Parti Communiste Chinois puisque le citoyen qui aura une note déficiente sera directement désaffilié par l’État. Il n’y aura alors plus d’État-Providence pour les déficients de ce système de notation, exclus et désignés comme les pestiférés de la nation. Nous sommes donc bien loin de l’utopie communiste.

« CELA NOUS OBLIGE A RESPECTER LES RÈGLES, C’EST PLUTÔT BIEN »

Le Xinjiang, zone à risque pour les autorités chinoises qui considèrent la région comme un vivier séparatiste, a été le laboratoire de cette surveillance massive. Cette expérience, considérée comme une réussite par le PCC[6], va donc être étendue à tout le territoire d’ici à 2020.

Pour l’heure, il est encore difficile de mesurer le sentiment de la population vis-à-vis de ces mesures, même si on peut déjà relever quelques oppositions sur Weibo, le Twitter chinois. Mais dans un reportage diffusé sur FranceTVInfo, il est surprenant de voir les premières réactions des citoyens vis à vis de cette mesure :

  • « Une atteinte à la vie privée ? C’est le prix à payer pour notre sécurité »
  • « Ça nous oblige à respecter les règles, c’est plutôt bien »
  • « La Chine est surpeuplée, la reconnaissance faciale facilite la gestion de la ville ».

Là encore c’est le grand argument de la sécurité qui est déployé et les Chinois montrent qu’ils ont abdiqué face au Parti. Une majorité d’entre eux vous dira même que cette surveillance est bénéfique car la Chine serait trop « luan (乱) », mot qui signifie « bordélique », voire « désordonnée ». Beaucoup justifient déjà l’intérêt et l’aspect positif de cette mesure qui permettra de sanctionner les incivilités et d’éviter les infractions et les délits trop nombreux dans les grandes villes. Certains pensent que ces mesures vont permettre de faire baisser la criminalité. Mais si la question philosophique du curseur entre liberté et sécurité était discutée en France dans le contexte des attentats, en Chine la question n’est même pas abordée et la mesure ne semble pour l’instant pas susciter de grandes vagues d’oppositions.

Si les Chinois acceptent cette mesure, la soumission sera totale et elle légitimera encore plus l’assise du PCC sur le peuple chinois. Les Chinois qui détiennent l’information et ont conscience de l’impact de cette mesure n’auront donc aucune justification et aucune excuse possible car il n’y aura pas de retour en arrière.

À CE RYTHME-LÀ, LE PROCHAIN EMPEREUR CHINOIS SERA UN ALGORITHME

Les Chinois, hormis certains intellectuels engagés mais minoritaires ont baissé les bras en matière de résistance politique et ils ne se réveilleront pas face à ce choc. Tout porte à croire que le peuple chinois va accepter cette mesure. Certains accepteront la mesure par pragmatisme et d’autres l’accepteront parce qu’elle paraît méritocratique.

La Chine est confucéenne et méritocratique. Très tôt dans son histoire, ce sont les concours qui déterminaient déjà la légitimité des élites gouvernantes du pays, les mandarins. L’ultime ruse du PCC est d’astucieusement habiller d’un caractère méritocratique ce système de notation pour pousser bon nombre de Chinois à l’accepter. En d’autres termes, certains Chinois voient dans ce système une sorte de grand concours qui durera toute une vie, un grand concours dans lequel l’examen est fixé à chaque instant de sa vie. Si votre note est défaillante cela tient de votre mérite, vous n’avez pas donc pas d’excuse.

Face à la violente répression des opposants politiques, les Chinois ont choisi d’être pragmatiques et de ne plus s’opposer au PCC. Depuis l’ouverture et la libéralisation progressive du pays par Deng Xiaoping en 1980, la Chine est sortie d’un XXème siècle tragique. Les réformes de Deng Xiaoping ont donné à la Chine ses « Trente Glorieuses » qui ont profité à une grande majorité des Chinois qui ont vu leur niveau de vie augmenter.

Mais cette période prospère fut entachée du massacre de Tiananmen en 1989. Depuis ce choc, les Chinois ne se sont jamais plus opposés massivement au PCC. Tant que l’économie va bien, il n’y aura donc pas de grande remise en cause du socialisme à la chinoise.

Mais si cette peur de l’opposition et ce pragmatisme sont certes légitimes au regard de l’histoire contemporaine chinoise, qui fut tragique, il reste difficile de comprendre cette passivité voire cette complaisance à l’égard de cette mesure inédite. Quoi qu’il en soit cette mesure brutale marque l’effacement de l’individu : la Chine est en train de devenir un « cloud » dans lequel l’individu n’est plus qu’une « data » parmi d’autres. Et à ce rythme-là le prochain empereur chinois sera un algorithme.

SOMMES-NOUS LES PROCHAINS ?

Mais qu’en est-il de nous ? Nous qui sommes choqués de cette incroyable mesure ? Sommes-nous les prochains à être notés ?

D’abord, le PCC n’est pas novateur en matière de cyber-contrôle. Plusieurs médias ont mis en exergue des mécanismes de surveillance de masse comme celui mis en place par la NSA aux États-Unis et révélé par Edward Snowden. Et des affaires similaires peuvent continuer à être révélées, nous sommes (nous Occidentaux) dans une subordination passive à cette surveillance systématique alors que nous devrions être au moins révoltés. Finalement, nos consciences, même en Occident, ont cette tendance exponentielle à accepter la surveillance d’État, aux Etats-Unis, en France comme en Chine.

En effet, la reconnaissance faciale qui identifie les Chinois est la même qui déverrouille nos iPhones. Il existe déjà une application (Crédo360) qui pousse les gens à se noter entre eux « comme dans Black Mirror ». Toutes nos données sont exploitées, commercialisées par des grandes entreprises transnationales, et ce, de notre plein gré puisque nous ne lisons jamais les « notices d’informations » avant de cliquer sur le bouton « accepter » qui permet l’exploitation de nos données privées avec notre accord.

Accrocs à Facebook et aux réseaux sociaux, nous fournissons à ces entreprises nos données que nous dévoilons sans problème. Ces données, nos données, permettent à des entreprises comme Apple de prospérer tout en sachant tout de nos vies privées. Apple ne nous donne d’ailleurs rien en retour sauf peut-être l’illusoire et couteux confort d’avoir en sa propriété le dernier iPhone.

Bref, nous sommes devenus les vaches à lait des multinationales américaines que l’on appelle plus communément GAFA (Google, Apple, Face, Amazon).

En Chine, les champions du numérique qui ont en main ces technologies sont communément appelés BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi), mais ces entreprises sont contrôlées par l’État qui profite de ces technologies pour servir ses desseins. La grande rupture avec le monde occidental réside aussi dans le fait que l’État chinois assume désormais entièrement cette surveillance politico-sociale de masse et que ce dernier ne tente même plus de masquer cette mesure surréaliste. En somme, il n’y plus besoin de police secrète comme au temps de Mao, l’œil céleste suffit. Le « Big Data » permet donc de réaliser les fantasmes du PCC : celui d’un contrôle total sur sa population.

Finalement la Chine est, de la plus cynique des manières, à l’avant garde des grandes transformations du monde à l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle. Si ce système se met en place et est considéré a posteriori comme une réussite, la Chine sera même capable de vendre ses technologies aux pires régimes autoritaires.

Ainsi il est urgent d’ouvrir un débat sur le contrôle de nos données, un débat sur lequel chaque citoyen doit avoir son mot à dire : doit-on laisser nos données aux entreprises transnationales ? Aux États ? Les Chinois, eux, semblent avoir fait leur choix…

CONCLUSION

Les Chinois ont le droit d’être gouvernés comme ils le souhaitent. Mais ils n’auront pas d’excuse une fois l’engrenage enclenché car l’histoire est là pour leur rappeler quelques faits.

Le peuple chinois doit se souvenir de la période durant laquelle la propagande maoïste envahissait leur vie jusque dans leur plus stricte intimité, il doit se rappeler les terribles erreurs de Mao et du PCC qui les a conduits à la Grande Famine (1959-1961) puis à la Révolution culturelle (1966-1976). Les Chinois doivent garder l’histoire en mémoire et se demander si demain l’attribution d’une note par un gouvernement qui tend à évaluer leur comportement social et sociétal n’est pas le grand retour sous un habile camouflage technologique d’une forme de totalitarisme qu’ils ont déjà connue ?

Pour conclure, on pourrait reprendre une phrase de Soljenitsyne qui affirmait que « les hommes ne sont pas dotés des mêmes capacités. S’ils sont libres, ils ne sont pas égaux. S’ils sont égaux, ils ne sont pas libres ».

Les Chinois, s’ils acceptent cette mesure, ne seront ni libres, ni égaux.

Reive Exauser

[1] Le Figaro, article du 15/12/2017, http://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2017/12/11/32001-20171211ARTFIG00240-en-chine-le-grand-bond-en-avant-de-la-reconnaissance-faciale.php

[2] FranceTVInfo, 05/02/2018 https://blog.francetvinfo.fr/bureau-pekin/2018/02/05/chine-tous-filmes-tous-identifies.html

[3]Reuters, 17/10/2017 https://www.reuters.com/article/us-china-congress-classof2012-internet/internet-living-with-the-great-firewall-of-china-idUSKBN1CM1FR

[4] Le Monde, 30/08/2017 http://www.lemonde.fr/pixels/article/2017/08/30/le-pouvoir-chinois-en-guerre-contre-l-anonymat-sur-internet_5178601_4408996.html

[5] Courrier International, 28/09/2017 https://www.courrierinternational.com/article/surveillance-le-reseau-celeste-version-chinoise-de-big-brother

[6] Courrier International, 18/01/2018 https://www.courrierinternational.com/article/chine-comment-le-xinjiang-est-devenu-le-laboratoire-high-tech-du-controle-social

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