15 février 1915 : La mutinerie de Singapour, conflit local et dynamiques globales

            En 1942, la chute de Singapour était qualifiée par Winston Churchill, dans un message radiodiffusé, du pire désastre de l’histoire militaire britannique. La ville, depuis son acquisition en 1824 par la East India Company, était un lieu stratégique pour l’empire britannique. Située à l’extrémité de la péninsule malaise, elle donne un accès privilégié au détroit de Malacca et permet de contrôler le commerce entre l’océan Indien, l’océan Pacifique et la mer de Chine méridionale. En s’emparant de Singapour en 1942, les Japonais réussissaient un véritable coup de force en prenant la base militaire, politique et commerciale de l’empire Britannique en Asie du Sud-Est.
En 1915, un autre événement, moins connu, la mutinerie du cinquième régiment d’infanterie légère composé de Cipayes indiens, a plongé la ville pendant plusieurs jours à partir du 15 février dans le chaos faisant redouter aux différentes autorités coloniales présentes sur place la chute de la ville aux mains des non-européens. Le discours officiel des autorités britanniques diffusé par les journaux a tenté de présenter la mutinerie comme la conséquence d’un manque de discipline dû à des dissensions internes entre officiers britanniques et indiens. Ainsi, le communiqué de presse de Reuters présentait la mutinerie comme une simple révolte survenant suite à des jalousies dues à des promotions[1].


Cependant, la mutinerie de 1915 peut être comprise comme bien plus qu’une révolte due à un mécontentement des soldats. Lorsque l’on s’intéresse aux rapports de la commission d’enquête et les témoignages qui en résultent, on s’aperçoit que ce sont des mouvements globaux et transnationaux qui sont à l’origine de cette révolte. De ce fait, la mutinerie de Singapour montre à quel point la Première Guerre mondiale a été une période de crise de la mondialisation impériale. Guerre totale, elle montre l’existence de connexions importantes entre les différents continents et empires. Dans ce contexte, la mutinerie de Singapour n’est pas seulement le résultat d’un malaise colonial mais repose sur le développement de mouvements transnationaux et trans-impériaux, de nationalismes et d’anti-impérialismes qui s’inscrivent dans le système des alliances.

            La Première Guerre mondiale a été peu étudiée en Asie du Sud-Est. La bataille de Qingdao au niveau de la concession allemande en Chine entre les Allemands et les troupes japonaises et britanniques est la seule à avoir marqué l’esprit des contemporains. La mutinerie de Singapour montre pourtant que cette guerre ne s’est pas limitée aux fronts européens et chinois. Bien avant la guerre, les empires ottoman et allemand ont tenté de rallier les colonies à leur cause en comprenant que les empires coloniaux n’étaient pas seulement des réserves d’hommes à envoyer sur les fronts mais des lieux de combat idéologique entre des systèmes de penser différents qui se sont concrétisés avec la création des deux grandes alliances. En effet, dès la fin des années 1890, Guillaume II avait vu le potentiel des musulmans qui vivaient dans l’empire colonial britannique comme force de révolte contre l’autorité britannique.

            La mutinerie de Singapour permet de mettre en avant les influences étrangères présentes dans les empires coloniaux et de montrer que la Première Guerre mondiale avec son système d’alliances a renforcé des systèmes transnationaux de circulation d’idée. L’étude de la Première Guerre mondiale a pour avantage de souligner les nombreuses logiques de la mondialisation qui ont lieu avant et après 1914. Elle montre que le conflit mondial a façonné, à sa façon, la mondialisation en avançant de nouvelles logiques et de nouvelles pratiques et a modifié le fonctionnement des empires et la circulation des idées. La simple présence de soldats indiens à Singapour en 1915 est un signe de cette mondialisation marquée par la Première Guerre mondiale, cette dernière par les déplacements des soldats et des populations a, de fait, rapprocher un peu plus les hommes. Avant celle-ci 95% des hommes ne se sont jamais déplacé à plus d’une heure de chez eux.

Pour Heather Streets-Salters qui a étudié la question de la mutinerie de Singapour dans son ouvrage World War One in Southeast Asia, Colonialism and Anticolonialism in an Era of Global Conflict, cette dernière met en avant les logiques globales de la Première Guerre mondiale et résume parfaitement les causes et les effets de cette guerre en Asie du Sud-Est. Une citation tirée de l’introduction de World War One in Southeast Asia semble particulièrement pertinente pour comprendre l’importance de l’étude de la mutinerie de Singapour :

« While the mutiny occurred locally, the evidence indicates that sepoys in the 5th considered their place in the wider global context of anticolonial activity before making their choice to take local action. »

            Le mécontentement et l’hostilité contre la puissance britannique est au cœur du déclenchement de la mutinerie de février 1915. La mutinerie est déclenchée parce que les soldats indiens ne souhaitent pas partir à la guerre et que l’ordre de mission d’aller à Hong Kong leur parait suspect. En effet, ils ont eu peur de devoir aller combattre en Europe ou en Turquie contre leurs coreligionnaires – le 5ème régiment étant composé en majorité de musulmans. Plusieurs événements antérieurs à février 1915 expliquent ce mécontentement grandissant des troupes et notamment des troupes indiennes contre une puissance britannique qui a du mal à faire respecter son autorité et maintenir les loyautés de ses soldats.

L’un des événements qui a marqué le plus le ressentiment des soldats impériaux et le sort réservé au bateau japonais, le Komagata Maru, parti de Hong Kong pour Vancouver et transportant 376 passagers originaires de la région du Punjab en Inde. À son arrivée à Vancouver, le bateau n’a pas eu le droit d’accoster et seulement 24 passagers ont  pu entrer au Canada. Ce refus d’accueillir des Indiens sur le sol canadien a galvanisé un sentiment anti-britannique déjà présent en Inde et dans les diverses diasporas indiennes. La présence d’anciens soldats qui avait combattu dans les régiments coloniaux de l’empire parmi les passagers a surenchéri le mécontentement d’une partie des Indiens faisant partie des régiments britanniques, l’événement étant compris comme un refus de reconnaissance de la participation indienne à l’armée de sa majesté. De plus, l’incident du Komagata Maru n’a pas pris fin avec le refus de débarquer au Canada. Suite au retour du bateau en Inde et le débarquement des passagers à Budge Budge, vingt d’entre eux sont tués lors d’une confrontation avec la police indienne et des militaires. Suite à cet événement, plusieurs mouvements de contestation ont pris forme pour s’opposer aux Britanniques. Ainsi à Singapour suite à l’incident du Komagata Maru, le régiment des Malay States Guides ont fait part de leur refus de servir en Afrique de l’Est par l’intermédiaire d’une lettre à leur commandant[2].
L’incident du Komagata Maru a un retentissement important à Singapour notamment parce que sur le chemin du retour vers Calcutta le navire avait accosté dans le port de la colonie pendant trois jours en septembre 1914. Bien que les passagers n’eussent pas eu le droit de débarquer parce que les autorités britanniques avaient peur que ceux-ci galvanisent des sentiments antibritanniques chez les populations indiennes habitants la ville, tous les habitants étaient au courant de la présence du navire japonais. De plus, Gurdit Singh, l’organisateur de la traversée du Komagata Maru, avait séjourné en Malaisie Britannique et à Singapour avant le départ du bateau et était bien connu des habitants de la colonie.

En 1857, déjà, des Cipayes indiens s’étaient rebellés contre la Compagnie britannique des Indes Orientales. Appelé révolte des Cipayes ou première guerre d’indépendance indienne, cet événement a débuté par une mutinerie des Cipayes dans la ville de Meerut et s’est transformé en un soulèvement populaire qui s’est terminé par la prise de l’ancienne capitale moghole Delhi. Lors de la mutinerie de 1915, cet événement est à l’esprit de toutes les autorités coloniales qui ont peur que la population chinoise et malaise suive l’exemple des mutins et se soulève contre l’empire. Le 15 février 1915 s’inscrit ainsi dans une histoire longue d’anti-impérialisme indien et de ressentiment contre les autorités britanniques. Si des similarités peuvent se retrouver entre les mutineries de 1857 et 1915, les causes de la mutinerie de 1857 qui a principalement eu lieu dans la région de l’Uttar Pradesh en Inde semblent fortement locales et limitées à des groupes régionaux indiens qui avaient peu de lien avec des mouvements transnationaux alors que les racines de la mutinerie de 1915 ne sont pas uniquement britanniques ou impériales et s’inscrivent dans des mouvements transnationaux qui participent à la circulation des idées révolutionnaires et anti-impériales à l’échelle mondiale.

 

            Le rôle du mouvement Ghadar a été essentiel dans le déclenchement de la mutinerie de 1915. Résultant de la migration d’hindous et de sikhs à la fin du XVIIIème siècle aux États-Unis et au Canada qui souhaitaient échapper à la pauvreté, le mouvement Ghadar s’est donné pour but de déclencher une révolte en Inde contre le gouvernement britannique. Il a théorisé et développé les thèses selon lesquelles les Indiens étaient considérés comme des citoyens de seconde classe. L’événement du Komagata Maru a permis de les étayer en montrant à quel point l’empire britannique était peu reconnaissant des services rendus par les indiens. L’aggravation de la condition des immigrés indiens aux États-Unis et au Canada avec la mise en place d’une discrimination à leur encontre a renforcé l’hostilité envers les Britanniques dont la domination, en Inde, était ressentie comme l’origine des problèmes de la diaspora en Amérique du Nord. Heather Streets-Salters résume la situation de ces immigrés aux États-Unis et au Canada dans l’article « The Local Was Global: The Singapore Mutiny of 1915 » de cette façon :

« In both the United States and Canada, these expatriates experienced increasingly hostile discriminations not only at the state level but also from white communities. In fact, « Asians » of any nationality faced harsh discrimination on the Pacific coast of North America at this time, including laws that sought to limit immigration, legislation designed to prevent property accumulation, and race riots. Indians undergoing such hostile pressures sought help from the British authorities, only to discover that the authorities did not want to fight for Indian liberty in North America because of fears that it would create similar expectations in India. »

Les conditions de vie et le traitement de la diaspora indienne en Amérique du Nord sont au cœur de la création du Ghadar. Cependant la fondation de ce mouvement qui est devenu progressivement un parti politique est le résultat de l’empire britannique et des circulations permises par celui-ci. L’empire a en effet permis de créer une véritable diaspora que le parti a réussi à utiliser habilement. En novembre 1913, le mouvement a publié le premier numéro de son journal appelé lui aussi Ghadar. Ce journal a été distribué dans tous les lieux où se situaient des populations indiennes ou des garnisons composées de soldats Indiens. Ainsi des traces de ce journal ont été retrouvées aux États-Unis, au Canada, en Inde mais aussi en Afrique, à Hong Kong, en Birmanie, en Malaisie et à Singapour. Certains articles ont été directement rédigés pour les Sepoys, noms donnés aux soldats indiens de l’armée britannique. Le souvenir de l’incident du Komagata Maru a rendu les Indiens plus réceptifs aux messages du Ghadar ce qui a permis une meilleure pénétration des idées ghadaristes à Singapour. En plus des journaux, ce sont également des hommes qui ont été envoyé. Pour le cas de la mutinerie de Singapour, Kasim Mansur et Nur Alam Shah, deux Indiens musulmans affiliés au Ghadar, auraient joué un rôle crucial dans la transmission de documents et d’opinions produits par le Ghadar. Ils ont ainsi favorisé la montée du mécontentement des troupes indiennes à Singapour. Dans le même temps ils ont également participé à la diffusion d’idées pro-germaniques.

Un autre mouvement transnational se trouve derrière la mutinerie de Singapour, celui du panislamisme qui a été promu à Singapour par des personnages tels que Kasim Mansur et Nur Alam Shah.  Selon Tim Harper dans son article « Singapore, 1915, and the Birth of the Asian Underground », la mutinerie de 1915 a révélé aux puissances coloniales et au monde qu’en plein cœur des empires coloniaux s’étaient créés de véritables réseaux qui reliaient les individus dominés pris sous le joug des empires et mettaient également en avant une mondialisation islamique.
Cette « mondialisation islamique » s’est fait ressentir fortement dans les événements de février 1915. Les soldats indiens se sont mutinés notamment parce qu’ils ont eu peur d’être envoyé en Turquie et donc de devoir se battre contre d’autres musulmans.. Ce sentiment est accentué avec l’entrée en guerre de l’Empire Ottoman qui a mis en avant dans ses buts de guerre sa volonté de libérer toutes les terres musulmanes occupées par les puissances faisant partie de la Triple Entente. La religion musulmane a été un élément de la mondialisation en ce début du XXème siècle et a permis, progressivement, de mettre en place des réseaux transnationaux et des canaux de communications entre les musulmans.
Dans un contexte de guerre mondiale et d’affrontement entre grandes puissances, ce sentiment panislamique a été utilisé par les Allemands et les Ottomans pour rallier les musulmans des colonies britanniques à leur cause. Ce rapprochement entre l’empire allemand et les nationalistes indiens se fait ressentir dans diverses publication notamment dans cet extrait d’un article du Ghadar du 8 décembre 1914:

« Rise up: for the day will come when your flag will be respected throughout the world . . . Soon, with the aid of the Germans and Turkey, your enemies will be slain. This is the opportune time »

Ce sentiment pro-allemand est renforcé chez les Indiens musulmans par l’entrée en guerre de l’empire ottoman au côté du deuxième Reich allemand. Cette germanophilie est visible chez les membres du Ghadar et des soldats indiens notamment chez les membres du 5th Light Infantery. Elle s’est progressivement transformée en une alliance entre Indiens, Musulmans et Allemands suite à une politique active de présenter l’Allemagne et son empereur Guillaume II comme les amis des musulmans depuis la fin du XIXème siècle. Une forte propagande allemande a laissé penser à de nombreux indiens stationnés à Singapour que l’empereur et une grande partie de la population allemande s’étaient convertis à l’islam. Dans une lettre à son père Lance Naik Fateh Mohammed, un sepoy indien, écrivait que :

« The Germans have become Mohammedans. Haji Mahmood William Kaiser and his daughter has married the heir to the Turkish throne, who is to succeed after the Sultan. Many of the German subjects and army have embraced Mohammedism. Please God that the religion of the Germans (Mohammedism) may be promoted or raised on high. »

De plus à Singapour, les futurs mutins ont eu des contacts directs avec des officiers allemands emprisonnés dans la caserne de Tanglin (Tanglin Barracks) qui ont pu leur confirmer la propagande allemande. En janvier 1915, 309 Allemands ont été emprisonnés dans ce camps. La majorité sont des résidents allemands de Singapour qui, de la déclaration de guerre allemande jusqu’en octobre 1914, avait été assignés à résidence. En octobre 1914, après que le croiseur allemand Emden ait coulé à Penang les croiseurs russe (Zhemtchug) et français (Le Bousquet), tous les Allemands de Singapour ont été emprisonnés ainsi que les membres de l’équipage de l’Emdem. Dans ses mémoires le Commandant de l’Emdem emprisonné à Tanglin a évoqué comment il avait encouragé les Sepoys à considérer les Allemands comme leurs alliés.

Le déclenchement de la Grande Guerre a été perçu par les ghadaristes comme une opportunité de mettre à mal la puissance britannique en s’alliant à l’empire allemand. Rapidement, le Ghadar s’est rendu compte que pour mettre un terme à la domination britannique l’aide de l’Allemagne pouvait être précieuse, surtout après les victoires militaires du Reich. Depuis le début du XXème siècle, l’Allemagne espérait l’effondrement du Raj britannique par une rébellion des Indiens musulmans sur les conseils de Max von Oppenheim, un diplomate allemand, qui très tôt avait vu le potentiel des forces musulmanes. La Première Guerre mondiale a permis un rapprochement entre des mouvements nationalistes, antibritanniques et un gouvernement impérial étranger, l’Allemagne. Des nationalistes irlandais ont également été liés aux nationalistes indiens et aux Allemands. Ces liens entre la conspiration indo-allemande, nom donné à l’alliance entre le Ghadar et les autorités allemandes, et le mouvement nationaliste irlandais, sont soulignés en détail par Matthew Erin Plowman dans son article « Irish Republicans and the Indo-German Conspiracy of World War I ». Le mouvement nationaliste indien était présent sur au moins trois continents : l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Asie. La guerre a, ainsi, été un moment crucial pendant lequel les Européens et les Asiatiques ont contribué mutuellement à la mondialisation à travers de nombreux contacts et affrontements. Les relations entre les nationalistes indiens et irlandais et les Allemands montrent à quel point les frontières de l’empire britannique étaient poreuses à la fin du XIXème siècle. La mondialisation des idées ne se faisaient pas seulement au sein de l’empire britannique et a été renforcée par des alliances avec les autorités allemandes.

Le conflit mondial a ainsi favorisé le rapprochement de divers acteurs qui s’opposaient à l’empire britannique. Si la Première Guerre mondiale a renforcé la mondialisation au sein des empires avec le déplacement des populations et des corps d’armées coloniaux, elle a surtout donné la possibilité à des mouvements nationalistes de rentrer plus fortement en contact avec les ennemis des Britanniques notamment l’empire colonial allemand. Ainsi, les idées révolutionnaires et nationalistes qui se sont propagées dans les rangs des soldats indiens en 1915 ont des origines européenne, turque et arabe. Le réseau mis en place par la conspiration indo-allemande ne se limitait pas aux liens entre nationalistes et Allemands. Par exemple, les Indiens travaillaient de paire avec des marchands d’armes chinois à Shanghai et avec des Chinois marchands de batik dans les Indes néerlandaises. Cette conspiration qui a un lien étroit avec la mutinerie de Singapour reposait, donc, sur un véritable réseau transnational et trans-impérial.

                        La mutinerie de Singapour a été le résultat d’une mondialisation complexe des acteurs et des idées. Elle permet de montrer qu’en 1915, la mondialisation n’est pas seulement intra-impériale mais qu’elle s’est développée entre les empires et les non-empires. De véritables réseaux transnationaux et trans-impériaux ont été constitués à l’intérieur et à l’extérieur des structures impériales. Le Ghadar et le sentiment panislamique grandissant et ne se limitant pas à la péninsule arabique et au Maghreb sont les symboles de cette circulation des imaginaires et des référents dans un cadre autre que celui propre à l’empire britannique. La mutinerie de Singapour était loin d’être un conflit purement local ou se limitant à des acteurs du champs de l’empire colonial britannique. L’empire allemand et l’empire ottoman ont, de fait, joué un rôle crucial dans ce soulèvement militaire en profitant d’une hostilité des soldats indiens et musulmans envers la puissance impériale britannique. La mutinerie de Singapour a montré que les sujets de l’empire étaient évidemment connectés à la Métropole mais également aux autres parties de l’Empire et à des individus qui n’entraient pas dans le champ impérial ou qui s’en étaient défaits.
L’étude de Singapour permet de montrer que la Première Guerre mondiale a eu lieu également en Asie du Sud et du Sud-Est et que ces régions ont été un terrain d’opération pour la puissance allemande. La mondialisation engendrée par la Première Guerre mondiale n’a pas eu lieu seulement en Europe avec l’arrivée des troupes coloniales sur les fronts français et allemands mais dans les empires coloniaux également avec une interconnexion de ses membres et une circulation des idées à l’échelle mondiale. De nombreuses forces transnationales sont à prendre en compte pour comprendre le soulèvement de Singapour : les systèmes d’alliances, le panislamisme et le nationalisme révolutionnaire s’inscrivant dans un contexte d’affirmation d’un anticolonialisme dans tous les empires coloniaux.
Par conséquent, la mutinerie de Singapour ne peut être comprise que si elle est remise dans un contexte de mondialisation. S’intéresser à cet événement permet de mettre en avant certaines dynamiques qui ont lieu avant la Première Guerre mondiale et qui ont été remodelées mais aussi implantées par cette dernière : une interconnexion grandissante entre les hommes et une circulation croissante des individus et des idées entre toutes les régions du monde. Plus généralement les dynamiques à l’œuvre à Singapour en février 1915 peuvent être perçues comme un modèle réduit de ce qui s’est passé en Asie du Sud-Est pendant la même période.

[1]  « Owing to jealousy about recent promotions, a portion of the 5th Light Infantry (late 5th Bengals) at Singapore refused to obey orders, causing a serious riot. This was quelled by the local forces assisted by British and Allied ships. The casualties were – Killed: six officers, fourteen British soldiers and fourteen civilians. Wounded: nine British soldiers. Some of the rioters were killed, and a large number surrendered and were captured. There has been no destruction of property. All is now quiet. ». Communiqué de Reuters, février 1915

[2] « As our brethren who have been shot in the Komagatamaru [sic] case have troubled and grieved us, some of us have lost dear brothers and other blood-relations, we can never forget the kindness of the Indian Government (British) for shooting and slaughtering the dead who lost their livings in India in the hopes of earning money and better livings in America from which country they were expelled, and were not allowed to land and returned, but the Indian Government again taking the poor dead as seditious people, did not allow them to land at their own home even. When we have no right to walk freely on our own land then what do you want us for in other countries? As we are butchered in our own country we cannot expect better treatment from other countries, therefore we strongly tell you that we will not go to other countries to fight except those mentioned in our agreement sheets. » Extrait de la lettre des Malay States Guides à leur commandant, octobre 1914.

Bibliographie indicative:

–  Heather Streets-Salters, World War One in Southeast Asia, Colonialism and Anticolonialism in an Era of Global Conflict, Cambridge University Press, 2017.

–  Heather Streets-Salters, « The Local Was Global: The Singapore Mutiny of 1915 », Journal of World History, University of Hawai’i Press, 2013

–  Kris Manjapra, «The Ilusions of Encounter: Muslim ‘Minds’ and Hindu Revolutionaries in First World War Germany and After» Journal of Global History, London School of Economics and Political Science, 2006

–  Tim Harper, « Singapore, 1915, and the Birth of the Asian Underground », Modern Asian Studies, Cambridge University Press, 2013.

Mathilde Casteran.

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :