La diplomatie navale russe en Asie

Image de couverture : L’Admiral Panteleyev,
amarré au port de Manille le 22 octobre 2017 (Source : Flickr).

Le 20 octobre 2017[1], l’Admiral Panteleyev et l’Admiral Vinogradov ont effectué une escale très médiatisée aux Philippines. L’escale a été l’occasion de célébrer la coopération entre les deux pays, avec une remise d’armes destinées à soutenir les troupes philippines luttant contre l’État Islamique. Cet événement aurait pu rester dans l’anonymat, si le président philippin Rodrigo Duterte et le ministre russe de la défense Sergei Choigou n’avaient pas personnellement assisté à la cérémonie[2].

Cette escale est la troisième de la marine russe depuis la prise de fonction du sulfureux président philippin en juillet 2016. Elle intervient en parallèle du sommet des ministres de la Défense des pays de l’ASEAN, auquel Sergei Choigou assistait. La concomitance des évènements intervient dans un contexte particulier. Les Philippines font face à une insurrection djihadiste qui inquiète les pays de la région. Les pays asiatiques s’interrogent également sur la qualité de leurs liens avec Washington, qui semble faire de l’imprévisibilité le critère maître de sa politique extérieure, alors que les tensions dans la péninsule coréenne ne s’apaisent pas, et que l’inquiétude vis à vis de l’expansionnisme économique de la Chine croît de plus en plus. Au moment où la forte présence américaine en Asie-Pacifique est remise en question par le retrait du TPP[3] et le discours de Donald Trump incitant les alliés des États-Unis à prendre en charge une part plus conséquente de leur effort de défense, la Russie y voit une opportunité pour remettre en question le leadership naval états-unien en Asie.

 

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Visite du président philippin à bord de l’Admiral Panteleyev, aux cotés du Ministre russe de la Défense, Sergei Choigou, le 25 octobre 2017 (Source : Ministère russe de la Défense).

 

« La diplomatie sans les armes, c’est la musique sans les instruments ». Bismarck synthétise les deux piliers sur lesquels une diplomatie digne de ce nom se fonde. Avoir un discours nécessite de l’illustrer par des actes, et la flotte de guerre figure parmi les meilleurs outils à la disposition d’un État. Un navire de guerre est le « meilleur des ambassadeurs », pour reprendre le titre de l’ouvrage magistral d’Hervé Coutau-Bégarie consacré à la diplomatie navale[4]. L’escale d’un navire de guerre permet de symboliser concrètement la qualité des liens politiques entre deux pays, selon plusieurs niveaux. En effet, de la simple escale de courtoisie à une escale d’une durée de plusieurs jours avec la visite du président du pays sur le navire, l’importance de la visite diffère. En ce sens, les escales de la marine russe aux Philippines ne sont pas anodines. Elles montrent l’activisme nouveau de la Russie dans une région qu’elle avait délaissée avec la fin de la Guerre Froide, par une politique extérieure mêlant proximité politique et coopération militaire avec les Philippines. Sous la conduite du président Duterte, les Philippines cherchent à diversifier leurs partenariats stratégiques. L’insurrection djihadiste à Marawi a été le prétexte pour permettre à de nouveaux acteurs, Russie et Chine en tête, de démontrer leur proximité avec le président Duterte, tout en s’imposant comme des alliés de poids dans un pays officiellement « major non-NATO ally » des États-Unis. Le 8 janvier 2017, lors de la visite d’un groupe naval russe aux Philippines, le président Duterte déclarait que les navires russes étaient les bienvenus « que ce soit pour réparer leurs navires, ou comme alliés pour nous protéger »[5].

 

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Le groupe aéronaval russe transitant par la Manche lors de sa mission vers la Syrie en octobre 2016, tout en étant escorté par la Royal Navy et la Royal Air Force. Ce déploiement aurait couté 150 millions d’euros selon l’analyse du Colonel Goya (Source : Flickr).

 

Toutefois, ce déploiement naval russe comporte des limites. L’énergie de l’outil politico-militaire russe est majoritairement engagée au Levant, dans son soutien militaire au régime de Bachar Al-Assad depuis le 30 septembre 2015. Ayant réussi à remettre en selle le régime d’Assad par une intervention aérienne massive, il n’en demeure pas moins que la projection de quatre mille hommes et d’une cinquantaine d’appareils a un coût pour les forces armées russes. Le colonel Michel Goya, dans son étude dédiée à l’intervention russe en Syrie[6], l’évaluait à trois millions d’euros par jour, soit 2,3 milliards d’euros depuis le début de l’opération, notamment dû au déploiement de tout ce que l’arsenal russe possède de plus moderne en son sein. Le colonel Goya rappelle que le tir de missiles Kalibr depuis un sous-marin ou l’envoi du groupe aéronaval au large de la Syrie sont davantage des « évènements » destinés à être médiatisés que des stratégies tactiques cohérentes avec la réalité du terrain. Dans un environnement ne présentant pas de menaces réelles pour les avions russes, de telles manœuvres militaires peuvent sembler disproportionnées. Elles ne le sont pas pour la Russie qui a fait de son engagement militaire en Syrie la vitrine du retour de sa puissance. Toutefois, pour un pays frappé par des sanctions économiques dures et consacrant 5,4 % de son budget à la défense, cette dépense est lourde. Et la Syrie n’est pas le seul front où la Russie est engagée ou s’apprête à le devenir. Outre le soutien aux séparatistes pro-russes de l’est de l’Ukraine, la Russie se déploie également en Afghanistan où elle prône une alliance avec les talibans[7], pour contenir un Daesh menaçant les anciennes républiques soviétiques d’Asie Centrale, l’arrière-cour stratégique de Moscou. En tout état de cause, multiplier les théâtres d’opérations n’est pas le défi le plus facile à relever pour la politique étrangère russe, d’autant que l’Asie-Pacifique n’en est pas le plus simple.

 

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Les trois porte-avions états-uniens et leur escorte, au large de la Corée du Sud. Un seul de ces navires embarque plus de 60 avions de combat (© US Navy Aaron B. Hicks).

 

La région fait l’objet d’une course aux armements continue, avec en parallèle le maintien de la présence de l’US Navy, la plus puissante force navale actuelle. La grande majorité des pays de la région possède des capacités de « déni d’accès »[8] pouvant menacer la liberté de mouvement d’une marine. L’environnement asiatique n’est donc pas celui où la Russie peut s’imposer par la seule qualité de ses forces navales, dont la modernisation a surtout profité aux flottes du Nord et de la Mer Noire. La Flotte du Pacifique ne dépasse pas la dizaine d’unités de premier rang susceptibles[9], à l’instar des navires ayant fait escale à Manille, de porter un message politique fort d’affirmation de la présence russe dans la région. Ce nombre contraste avec le nombre de navires américains présents en Asie-Pacifique, dont la quantité et la qualité ne sont pas à démontrer. En novembre 2017, pas moins de trois porte-avions américains[10] et leurs escortes étaient présents simultanément dans la zone, pour porter un signal clair à la Corée du Nord et ailleurs que les États-Unis, malgré la personnalité de leur Président, demeurent engagés en Asie-Pacifique.

 

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Image d’archive du premier porte-avions chinois, le Liaoning, en déploiement avec son escorte (Source : Flickr).

 

La diplomatie navale russe doit également faire face à une marine chinoise de plus en plus grande et de mieux en mieux équipée, souhaitant définitivement affirmer son statut de marine de haute-mer, apte au combat naval océanique. Par sa géographie, la Chine voit son accès à la haute-mer obstrué par plusieurs chaines d’îles, telles que le Japon, Taiwan et les Philippines, toutes plus ou moins alliées des États-Unis. Pour avoir le contrôle de son environnement maritime proche, la marine chinoise a entrepris une modernisation conséquente ; chaque année, environ dix navires de combats neufs entrent en service dans la marine chinoise[11]. La région est stratégique pour Pékin. Il s’agit de protéger la zone de déploiement de ses sous-marins nucléaires lanceurs d’engins tout en imposant la politique extérieure chinoise aux voisins, dans une région considérée par Pékin comme sa zone d’influence naturelle. Il n’est donc pas certain que la Chine soit prête à laisser croitre une présence russe plus importante à l’avenir. En effet, lorsque qu’il fut question de ses intérêts vitaux, la Chine a toujours sacrifié sa « traditionnelle amitié » envers la Russie. La Chine s’était ainsi prudemment abstenue de tout soutien à l’annexion de la Crimée entreprise au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes[12], de peur que ce soutien se retourne contre elle, en nourrissant les velléités indépendantistes du Xinjiang et du Tibet.

 

En renouant avec une présence forte en Asie-Pacifique, la Russie réaffirme son choix de contester la puissance américaine dans le concert de nations en exploitant les opportunités ouvertes par le flou de la politique extérieure américaine depuis l’élection de Donald Trump. Toutefois, il faudra à la Russie fournir d’importants efforts pour pouvoir se hisser son engagement en Asie à un niveau comparable de celui des États-Unis et de la Chine.

 

Louis Ouvry

 

[1] Defense News , 20 octobre 2017.

[2] Daily Sabah , 26 octobre 2017.

[3] TPP : Trans-Pacific Partnership. Il s’agit d’un traité de libre-échange signé le 4 février 2016 par des pays situés de par et d’autre de l’océan Pacifique. Les États-Unis s’en sont retirés le 23 janvier 2017.

[4] Recension de la Revue Historique des Armées à propos de l’ouvrage.

[5] Reuters , 6 janvier 2017.

[6] Tempête Rouge : Enseignements Opérationnels de deux ans d’engagement russe en Syrie, 12 septembre 2017.

[7] Le Monde, 17 février 2017.

[8] Anti-Access / Aerial Denial (A2/AD). Terme qui désigne les capacités militaires d’un État pouvant « interdire » tout accès à une zone pour une force adverse (missiles antinavires et antiaériens de longue portée, sous-marins, radars de longue portée).

[9] Cette estimation comprend les navires de surface aptes au combat naval en haute-mer. Il n’inclut ni les sous-marins, ni les autres unités plus petites ou de soutien.

[10] The Diplomat, 25 octobre 2017.

[11] Rapport du Congrès des États-Unis, 31 août 2017.

[12] Slate, 6 avril 2014.

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