13 décembre 1937 : Le massacre de Nankin

Le 13 décembre 1937, l’Armée régionale japonaise de Chine centrale, appuyée de la 10e Armée japonaise, entre dans Nankin, capitale de la Chine nationaliste. Jusqu’à fin mars 1938, soit pendant plus de cent jours, les soldats de l’Empire du Soleil levant se livrent à des exactions ; d’abord contre les soldats chinois faits prisonniers –les troupes nippones refusant d’appliquer le droit de la guerre, le conflit n’ayant pas été formellement déclaré – puis contre les civils. La confusion est accentuée par le fait que des soldats nationalistes se déguisent en civils.  80 ans après les faits, le gouvernement de Beijing avance le chiffre officiel de quelques 300 000 victimes.

Comment expliquer une telle explosion de violence ? D’autant que les Japonais se veulent une nation civilisée et stable depuis l’ère Meiji (1868-1912), en opposition au chaos constant qu’est la Chine depuis la fin de la dynastie impériale Qing en 1912.

Le Japon et la Chine, rivaux pour le titre de puissance dominante en Extrême-Orient depuis la fin du XIXe siècle, ont vu leurs relations se détériorer à la suite d’une succession de crises : la guerre sino-japonaise (1895-1896), les Vingt-et-une demandes (1917), le Plan Tanaka (1927), la crise de Mandchourie (1931-1933) et enfin l’incident du pont Marco Polo le 7 juillet 1937.

Ce dernier incident, localisé près de Beijing, a une nouvelle fois mis le feu aux poudres entre les deux pays. Le Japon, sous contrôle militaire depuis 1932, l’exploite pour sécuriser des réformes favorisant son armée ; le Premier Ministre Konoe Fuminaro (1891-1945) compte sur une victoire courte et décisive. Cet état d’esprit est conforté par la division profonde de la Chine entre différentes factions : si l’ensemble du territoire chinois est soumis à l’autorité du nationaliste Tchang Kaï-chek (1887-1975), les seigneurs de guerre – dont la loyauté est précaire – et les communistes affaiblissent le potentiel des troupes faisant face à l’envahisseur.

Pourtant, la rapide progression initiale des Japonais ne tarde pas à s’enliser face à des soldats chinois en infériorité technologique mais galvanisés par la défense du territoire national. Le ralentissement de l’avancée entraine une baisse du moral de la troupe, et une frustration croissante des officiers nippons. Nankin est bombardé dès la mi-août 1937, et l’intensité du bombardement augmente en septembre ; pourtant, les troupes de l’Empereur Showâ n’atteignent la ville que le 4 décembre. Les généraux Matsui Iwane (1878-1948) et Yanagawa Heisuke (1879-1945) enragent d’autant plus que Tchang, qui avait fait de Nankin sa capitale le 20 novembre, l’a désertée en anticipation de sa chute pour éviter d’être capturé. Lorsque la ville est finalement sous contrôle le 12 décembre, ordre est donné de ne pas faire de prisonniers. On compte encore de 30 000 à 60 000 défenseurs. Côté civil, entre 200 000 et 250 000 chinois sont restés. Ce sont les habitants les plus pauvres, ceux qui n’ont pas pu ou pas voulu fuir, sans compter les réfugiés d’autres villes tombées précédemment.

Ce sont donc les soldats chinois qui sont les premières victimes. Ceux qui se sont rendus sont rassemblés sur des places publiques pour être exécutés à la mitrailleuse, puis achevés au pistolet ou à la baïonnette. Les corps sont jetés dans le fleuve ou brûlés.

Il apparait que le massacre qui s’étend ensuite aux civils n’est pas spontané, mais bien coordonné par la hiérarchie et des ordres. Viols, pillages, vandalisme, meurtres individuels et collectifs sont quotidiens, avec une légère baisse après Noël ; jusque fin janvier, les Japonais ont pour ordre de laisser les cadavres là où ils ont été abattus dans une logique de terreur. Les cibles sont désignées sans distinction de sexe ni d’âge. Cependant, certains que de nombreux déserteurs se cachent, les occupants nippons s’en prennent particulièrement aux hommes entre 15 et 45 ans. Les viols, dont le nombre avoisine les 20 000 (soit 10% à 30% des jeunes femmes), furent souvent perpétués par des groupes de soldats. Elles sont souvent forcées à la prostitution.  Les soldats japonais, toujours soumis à une discipline rigoureuse mais dont la conduite et le comportement échappent aux cadres de l’armée, s’adonnent à des pratiques sordides : « concours » de décapitation, enterrement d’individus vivants, pillage en règle des biens et des œuvres d’arts…

Face à la troupe impériale déchaînée, la communauté occidentale réagit. Suivant l’exemple de Shanghai, un Comité international est créé le 22 novembre ; il sera accompagné de la délimitation d’une Zone de sécurité. Sous la responsabilité de l’Allemand John Rabe (1882-1950), les Occidentaux prennent en charge les blessés, les victimes et les réfugiés qui réclament l’asile : près de 9/10e des habitants se réfugient dans la zone. Outre le désarmement absolu de la Zone, les membres du Comité tentent d’obtenir des garanties quant au bien-être des habitants de Nankin auprès des occupants, sans grand succès. Au demeurant, plusieurs centaines de milliers de Chinois échapperont aux exactions japonaises grâce à eux.

Le massacre s’achève fin mars avec la création d’un gouvernement chinois collaborant avec le Japon. Les événements de Nankin ont cependant des conséquences à terme : l’annonce des horreurs perpétrées dans la capitale pousse les nationalistes au jusqu’auboutisme ; du côté japonais, afin d’éviter de nouveaux débordements, l’Armée décide d’organiser la prostitution de masse forcée des Chinoises pour les troupes. Accessoirement, les vétérans de Nankin transmettent leur « savoir-faire » lors de campagnes ultérieures, en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique.

Après la guerre, cet épisode, parmi les plus sombres du conflit mondial, continue à jouer un rôle. Le Procès de Tokyo met en accusation plusieurs officiers supérieurs pour ce qui s’y est passé ; le général Matsui regrette d’ailleurs ouvertement le comportement de ses hommes. L’ancien Premier Ministre Tôjô Hideki (1884-1948), la veille de son exécution, déclare : “Je voudrais m’excuser de tout mon cœur pour les atrocités qui ont été commises”. Les partis communistes chinois et japonais ne manquent pas d’avoir régulièrement recours, ce dès l’immédiate après-guerre, à cet événement pour fustiger le courant ultranationaliste.

Le Sac de Nankin est un sujet constant d’ouvrages bibliographiques depuis les années 1970, mais c’est avec le livre d’Iris Chang paru en 1997 (Le Viol de Nankin, l’Holocauste oublié de la Seconde Guerre mondiale) qu’un débat international apparait. Du fait de l’impossible exactitude des chiffres des victimes, les estimations varient grandement selon les intérêts politiques ; les internautes chinois et japonais se livrent à une véritable guerre cybernétique sur le sujet, rédigée en anglais pour accroitre le nombre de personnes susceptibles de s’impliquer. Pour les uns, ce qui s’est passé à Nankin en 1937-1938 est inqualifiable, indigne de la part d’êtres humains dotés de conscience. Pour les autres, les faits ont largement été manipulés ; et la conduite des militaires nippons s’explique – voire s’excuse – du fait du trop-plein de tension accumulé après 6 mois de combats ininterrompus.

Aujourd’hui encore, le souvenir de Nankin est une ombre portée sur les relations entre le Japon et la République populaire de Chine.

 Une lecture de référence pour aller plus loin : le chapitre 5 de l’ouvrage « Crimes et violences du Japon en guerre » de Jean-Louis Margolin

Cédric Legentil

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