Des larmes de l’Arizona aux combats des indépendances : Pearl Harbour, un tournant dans l’Histoire de l’Asie

 

 

En ces temps d’hiver, aller à Hawaii ne serait pas incohérent. Celles et ceux qui s’y trouverait pourraient surfer tout en profitant l’ambiance caliente de cet archipel perdu au milieu du Pacifique. Mais qui a dit que Histoire et vacances étaient incompatibles ? Les plus férus d’histoire militaire pourront se rendre au mémorial de l’épave de l’USS Arizona, où régulièrement, les visiteurs s’émeuvent des « larmes de l’Arizona », formule mélancolique désignant les remontées de gasoil des réservoirs de l’épave à la surface.

 

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Épave de l’USS Arizona, avec le mémorial construit au dessus où il est possible d’observer les fameuses « larmes de l’Arizona ».

L’USS Arizona a sombré à la suite de l’attaque du 7 décembre 1941, lancée par la marine impériale japonaise. Sorbonne pour les Mondes Asiatiques vous propose de revenir sur cette bataille et ce pourquoi elle augura d’un tournant majeur de la seconde guerre mondiale.

L’attaque de Pearl Harbour, l’impérialisme japonais à son comble

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Les « navires noirs » du Commodore Matthew Perry lors de leur arrivée à Uraga, dans la baie de Tokyo le 8 juillet 1853.

L’attaque du Japon n’est pas le fruit du hasard. Elle est la conclusion logique d’une politique extérieure agressive voulant faire du Japon l’égal des puissances occidentales. Cette politique fut inaugurée sous l’ère Meiji, débutée en 1868. L’objectif initial était de moderniser le Japon afin de lui éviter le funeste destin de la Chine, contrainte à accepter la présence occidentale après sa défaite lors de la seconde guerre de l’opium. En effet, en 1853, le « navires noirs » bardés de canons du Commodore Perry firent une telle impression que le Japon fut contraint à ouvrir ces frontières pour la première fois depuis 1639, en autorisant l’escadre à accoster. Une présence plus massive des occidentaux était alors légitimement à craindre, et c’est dans le but de l’éviter que le Japon s’engagea dans la modernisation de son économie. Pays de montagnes dénué de ressources naturelles, le Japon fut contraint, à l’instar des puissances occidentales, à se projeter à l’extérieur pour acquérir les ressources nécessaires à l’établissement d’un complexe industriel puissant. Pour imposer ses intérêts, le Japon dut bâtir une armée puissante et moderne, en s’inspirant fortement des modèles militaires européens. En 1905, le Japon remporta la victoire lors de la bataille navale de Tsushima contre les russes. Pour la première fois dans l’histoire contemporaine, une puissance asiatique remporta la victoire contre une puissance européenne, notamment grâce à l’apport du marin français Louis-Émile Bertin envoyé au Japon en 1885 pour superviser la construction de la marine impériale japonaise. Présent dès 1895 dans certaines parties du territoire chinois et en Corée, l’expansionnisme japonais prend, avec cette victoire navale, une nouvelle ampleur. S’ensuit la Première Guerre Mondiale, où le mythe de la puissance occidentale invincible fut quelque peu écorné. Le Japon ayant rejoint le camp des vainqueurs, l’espoir était grand de voir les « droits japonais » en Asie reconnue par les puissances occidentales. Ce calcul n’aboutit pas. En 1922, le Traité de Washington fut mis en place pour limiter le nombre de navires en dotation dans les marines du monde. Le Japon se sentit lésé par cet arbitrage international. À partir de ce moment, il fut clair pour le Japon que les puissances occidentales, qui plus est affaiblies au sortir du premier conflit mondial, n’étaient plus un partenaire mais un obstacle. Son statut de puissance écorné par ce traité, le Japon entreprit une marche solitaire vers la puissance, au début de l’ère Showa, sous l’empereur Hirohito, arrivé au pouvoir en 1926.

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Représentation dans le volume « Lotus Bleu » des aventures de Tintin de l’Incident de Mukden. Perpétré à l’égard d’une voie de chemin de fer propriété d’une société japonaise, l’attentat, présenté comme le résultat de l’action de révolutionnaires chinois, fut orchestré par les services secrets japonais. Cet attentat fut le prétexte à l’invasion de la Mandchourie par le Japon à partir du 18 septembre 1931.

En 1931, la Mandchourie est conquise par le Japon, qui se retire de la Sociétés des Nations. Les puissances occidentales, possédant nombres d’intérêts en Chine, ont de moins en moins d’hésitation à critiquer la politique japonaise en Chine. En effet, à partir de 1937, les Etats-Unis prennent des mesures de restriction sur le commerce d’étain et de ferraille à destination du Japon. Frustré par ce manque de reconnaissance internationale, le Japon noue un partenariat avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste en septembre 1940, prévoyant un partage du monde en cas de victoire de l’Axe. La liberté d’action du Japon s’en voit décuplée par cette alliance forte, d’autant plus que un pacte de neutralité est signé avec l’URSS, le rival historique du Japon en Asie du nord, en avril 1941. Le Japon dispose alors de toutes les cartes en main pour établir son « ordre nouveau en Asie orientale », au moment où la Seconde Guerre Mondiale accentue la faiblesse des puissances européennes historiquement présentes en Asie. Il s’agit alors de mettre la main sur les ressources naturelles de l’Asie du sud-est, au moment où les approvisionnements occidentaux se sont taris. Prendre possession du pétrole indonésien, des gisements de fer philippins ou du caoutchouc indochinois sont les priorités du Japon, afin de nourrir son effort d’expansion. Seul une question de taille demeure : l’attitude des Etats-Unis. Après avoir tenté de convaincre les Etats-Unis par la diplomatie de l’existence de « droits japonais » en Asie, cette voie échoue au moment où le besoin en matières premières du Japon devient critique. En novembre 1941, la guerre nippo-américaine semble imminente.

Les conséquences de l’attaque de Pearl Harbour

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L’USS West Virginia et l’USS Tennessee en flammes après l’attaque.

L’attaque fut exceptionnelle à plus d’un titre. La marine impériale japonaise déploya dans le tout ce qu’elle avait de plus moderne pour la conduite de l’attaque. Six porte-avions furent mobilisés pour conduire cette attaque en deux vagues, menées par 353 avions. Même si seulement quatre navires de guerres furent détruits, plus de 2400 soldats furent tués. 1177 marins de l’USS Arizona perdirent dans la vie dans l’explosion des chaufferies de leur navire. Le Président américain Franklin D. Roosevelt déclara cette journée « jour d’infamie ». En effet, l’attaque de Pearl Harbour est le symbole de l’avènement du combat au delà de l’horizon, sans que les navires de guerres n’entament le combat à distance courte. C’est la fin de l’ère des grands cuirassés lourdement armés, et la perte de l’USS Arizona, incapable de se défendre efficacement face à l’essaim d’avions japonais l’attaquant, en constitue la meilleure preuve. L’attaque de Pearl Harbour donna naissance au concept de « combat aéronaval » basé sur l’emploi d’avions embarqués sur des porte-avions destinés à détruire la flotte ennemie depuis les airs, et qui domina tous les combats entrepris dans le Pacifique pendant la Seconde Guerre Mondiale.

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Le porte-avions USS Yorktown touché par une torpille lancée depuis un avion embarqué japonais Nakajima B5N, lors de la bataille   de Midway de juin 1942. Cette illustration permet de saisir le principe du combat aéronaval employé pour l’attaque de Pearl Harbour : l’attaque à longue distance de la flotte ennemie par l’usage de l’aviation embarquée.

L’attaque fut également un tournant dans la Seconde Guerre Mondiale. La mémoire collective a retenu l’entrée en guerre décisive des Etats-Unis dans le conflit. Toutefois, l’attaque de Pearl Harbour n’est pas un événement isolé. L’offensive menée par le Japon est commune à toute l’Asie, et marque ainsi le début de la guerre du Pacifique. Prenant la maitrise des mers à la suite de son succès contre l’US Navy, le Japon entreprend une course à la conquête. Le 15 février 1942, Singapour, possession britannique réputée imprenable, tomba aux mains des japonais. Qualifiée comme la « pire défaite de l’histoire militaire du Royaume-Uni » par Winston Churchill, cet événement signifia la fin de la domination des européens en Asie. Entre avril et mars 1942, la plus grande partie de l’Indonésie passa sous le contrôle du Japon, en plus de l’Indochine des Philippines et de la Malaisie. En quelques semaines, plus de quatre-cents cinquante millions de personnes passèrent sous le contrôle du Japon, de même que 95 % du caoutchouc brut mondial et 70 % du zinc. Le Japon est au faîte de sa puissance, en ayant réussi à bâtir un des empires les plus grands de l’Histoire. L’engagement acharné des Etats-Unis, couplé à l’éloignement de l’arrière produisant vivres et matériels, terrassa la puissance japonaise, qui n’avait pas les moyens de dominer une zone aussi immense.

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Carte représentant l’étendue maximale de l’Empire japonais, également appelée « sphère de coprospérité de la Grande Asie Orientale » (Monde Diplomatique).

Acculé à la capitulation par l’arme atomique, le Japon réussit néanmoins à rendre impossible tout retour des puissances coloniales en Asie, en octroyant une indépendance de forme à la Birmanie et aux Philippines au cour de l’année 1943, afin d’enjoindre les populations locales à s’engager aux côtés de l’armée japonaise. Au sortir de la guerre, il était impossible à des États européens ravagés par la guerre de reprendre pleinement le contrôle de territoires dans lesquels la propagande japonaise avait réussi à ancrer dans les cœurs et les esprits l’idée de l’indépendance comme avenir possible. La suite de l’Histoire est connue. La Birmanie obtient formellement l’indépendance en 1948, les Philippines en 1946, pour ne parler que de ces pays.

L’attaque du 7 décembre 1941 fut d’une ampleur telle qu’elle retourna l’opinion américaine en faveur d’un engagement américain dans la Seconde Guerre Mondiale. Cette attaque marqua le début de la guerre du Pacifique, achevée en août 1945. Mais elle fut également le point de départ de l’élaboration d’une Asie nouvelle, lancée dans une course irréversible vers l’indépendance.

Louis Ouvry

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