La Première Guerre mondiale en Asie

Quand on parle de Première Guerre mondiale, les premières images qui viennent généralement à l’esprit sont celles de champs de batailles désolés, traversés par des tranchées creusées dans la terre où s’entassent des hommes attendant le prochain assaut, sous une pluie d’obus fauchant au hasard les vies des soldats. Cette réaction est naturelle puisque ce furent ce genre de combat qui se déroulèrent sur notre territoire. Cette une vision est, d’ailleurs, partagée également par les Britanniques, les Allemands et dans une moindre mesure par les Américains. A contrario, les pays d’Europe de l’Est ont davantage l’image d’une guerre plus mobile et sanglante combinée au souvenir des deux révolutions russes qui ont transformé en profondeur l’Europe orientale au sortir de la guerre.

Cependant il faut se rappeler que nous parlons de guerre « mondiale » et non de guerre européenne. Tous les continents ont été ,d’une manière ou d’une autre, impliqués dans ce conflit. Et en Asie, la Première Guerre Mondiale revêt une image très différente, variable en fonction des pays et de leurs actions pendant le conflit.

Le Japon, par exemple, est entré très tôt en guerre sous l’impulsion de l’influent ministre des affaires étrangères Katō Takaaki. Ce dernier avait très tôt vu l’opportunité qui s’offrait au Japon, en cas d’un conflit en Europe, pour s’emparer à moindre coût des possessions allemandes dans le Pacifique. En effet l’Empire Allemand possédait avant 1914 un empire colonial en Asie dont nous avons tendance à oublier l’existence. Le 15 août 1914 le gouvernement japonais envoya un ultimatum au gouvernement allemand. Ce dernier refusa. En conséquence les hostilités, qui avaient commencées depuis seulement 19 jours en Europe, atteignirent le Pacifique-nord. Dès la fin de l’année 1914, le Japon avait déjà terminé toutes ses opérations. Il s’était emparé du comptoir allemand de Qingdao, en Chine, après un long siège qui a duré jusqu’au 7 novembre, ainsi que des îles allemandes situées au nord de l’équateur : les îles Mariannes, Marshall et Carolines. Toutefois l’occasion présentée par le conflit en Europe, qui occupait alors toute l’attention des grandes puissances, était trop belle. Le Japon se devait d’en tirer profit pour pousser son avantage le plus loin possible en étendant ses privilèges dans le nord de la Chine. C’est en ce sens que le Japon présenta en 1915 à la Chine vingt-et-une demandes qui faisaient de facto passer cette dernière dans la sphère d’influence nippone. La Chine refusa dans un premier temps mais finalement signa une version revue de l’ultimatum contenant cette fois treize demandes. Le Premier Conflit mondial a permis au Japon d’étendre ses possessions coloniales dans le Pacifique et de s’imposer comme une puissance incontournable de la zone. Cependant l’impérialisme japonais en Chine a apeuré les autres grandes puissances et notamment le Royaume-Uni et les États-Unis qui s’employèrent dans Entre-deux-guerres, à limiter autant que possible l’expansion japonaise.

La Première Guerre mondiale a également eu un fort retentissement dans un autre pays de la région : la Chine. Cette dernière est entrée tardivement dans le conflit en raison des bouleversements politiques engendrés par la chute de la dynastie Qing en 1912 et la fondation de la République de Chine par Sun Yat-sen. En 1916, la mort du président Yuan Shikai a détruit toute réalité effective du gouvernement central. La Chine s’est retrouvé éclatée en une multitude de territoires tenus par des seigneurs de la guerre.  De plus, le pays était également divisé entre deux républiques rivales : celle de Pékin au Nord tenue par les seigneurs de guerre, et celle de Canton au Sud dirigée par Sun Yat-sen et le Kuomintang. Il faut savoir que si Pékin était favorable à l’entrée en guerre de la Chine dans le camp de l’Entente pour pouvoir éventuellement obtenir une remise en cause des traités inégaux et des concessions étrangères, Canton en revanche était hostile à cette entrée en guerre à laquelle la Chine n’était pas préparée. Le 14 août 1917, la Chine déclara la guerre à l’Allemagne, en prenant comme prétexte la guerre sous-marine à outrance menée par la marine impériale allemande. Si cette entrée en guerre n’a pas eu de conséquences majeures sur le plan militaire, elle a permis l’arrivée de milliers de travailleurs chinois en Europe pour assister les pays de l’Entente. Au total, ce furent près de 140 000 travailleurs chinois qui arrivèrent sur le front de l’Ouest. Environ 96 000 furent employés au profit de l’armée anglaise, 37 000 au profit de l’armée française, tandis que les autres furent mis à la disposition du corps expéditionnaire américain à la fin de la guerre.

Finalement, même si la Chine sut habilement utiliser son rôle économique pendant la Première Guerre mondiale, le traité de Versailles se termina pour elle par un échec retentissant. Non seulement les traités inégaux restaient en vigueur, mais en plus les possessions et privilèges économiques allemands dans le Shandong devaient être transmis au Japon. Ces dispositions provoquèrent un mouvement populaire massif lors du 4 mai 1919, durant lequel plusieurs milliers d’étudiants manifestèrent à Pékin contre le traité de Versailles. Ce mouvement est considéré par les historiens comme l’une des premières manifestations du nationalisme chinois.

Pour finir, le rôle des pays colonisés dans le déroulement du conflit est souvent oublié. Pour citer un exemple nous concernant directement, la France a mobilisé 90 000 vietnamiens qui servirent sur front en métropole ou bien dans les usines à l’arrière pour remplacer les hommes mobilisés. On pourrait également parler de la mobilisation dans l’Inde britannique qui amena plus de 130 000 Indiens à servir en France et en Belgique, où plus de 9 000 d’entre eux y laissèrent la vie. On sous-estime trop souvent le rôle important du conflit dans le changement des rapports entre colonisateurs et colonisés dans l’après-guerre. Pour ces milliers de personnes, qui n’avaient eu de contact avec l’Occident qu’au travers des administrateurs coloniaux, il s’agissait du premier voyage en métropole. Les colonisés rencontrèrent pour la première fois les métropolitains et inversement. La majeure partie de la population n’avait qu’une vague idée des peuples habitants ces lointaines terres qui appartenaient à leur empire. Pendant quatre ans ces personnes ont combattu ou travaillé les uns aux côtés des autres, discutant et apprenant à se connaître. Certains se sont même installés définitivement en métropole après la guerre et se sont intégrés au sein de la population. Il n’est pas anodin que le mouvement pour la décolonisation ait pris autant d’ampleur durant l’après-guerre, que ce soit dans les colonies ou en métropole. Les pays colonisateurs ont été obligés de recourir massivement à l’aide humaine de leurs colonies et ces dernières ont voulu obtenir une renégociation de leur statut dans l’après-guerre, ce qui leur a été majoritairement refusé.

Comme nous l’avons vu, la Première Guerre mondiale en Asie a été une expérience différente à celle européenne. Elle fut majoritairement perçue comme un basculement géopolitique au Japon, qui s’imposa définitivement comme grande puissance de la région ; et la naissance d’un sentiment nationaliste et anti-impérialiste en Chine, notamment dirigé contre l’agressivité de la diplomatie nippone. Dans les colonies, ce furent le souvenir des combattants et des travailleurs partis pour une terre lointaine ainsi que la première rencontre entre colonisateur et colonisé qui restèrent dans les mémoires. Cette réalité doit nous amener à l’avenir à nuancer notre vision globale de la Grande Guerre. Ce conflit, que l’on cherche trop souvent à réduire au théâtre européen, a vu s’affronter des hommes du lac Victoria en Afrique jusqu’aux jungles de la Nouvelle-Guinée. J’ajouterais même que, plus qu’un conflit, cet épisode tragique de l’histoire mondiale a amené de profonds bouleversements sur les cartes et dans les esprits, en signant la fin de certains empires, le déclin d’autres et la naissance de nouveaux.

Le titre de l’historien Pierre Grosser raisonne : « l’histoire du monde se fait en Asie ». L’histoire de la Première Guerre mondiale n’échappe pas à cette idée.

Aurélien Bréau

Image : Carte postale commémorative du siège de Qingdao

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